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Full text of "Mon voyage d'enquète en Nouvelle-Calédonie août-septembre 1899"

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DU 

7 20 



MON VOYAGE D'ENQUETE 
EN NOUVELLE-CALÉDONIE 



MON VOYAGE D'ENQUETE 
EN NOUVELLE-CALÉDONIE 



CAHOUS, IMPRIMERIE TYPOGRAPHIQUE A. COUESLANT 



SOCIÉTÉ DES MISSIONS ÉVANGÉLIQUES 
DE PARIS 



MON VOYAGE D'ENQUETE 

EN 

NOUVELLE-CALÉDONIE 

Août-Septembre 1899 

PAR 

Ph. DELORD 

PASTEUR-MISSIONNAinE A MARE 



■5*W 




PARIS 

MAISON DES MISSIONS ÉVANGÉLIQUES 

102, boulevard Arago, 102 

1901 

Tous droits réservés 






INTRODUCTION HISTORIQUE 



Les pages qu'on va lire placent sur là cons-r 
cience des protestants français un devoir urgent, 
celui d'envoyer un de leurs jeunes pasteurs comme 
missionnaire en Nouvelle-Calédonie. 

Ce devoir n'est pas nouveau pour les lecteurs du 
Journal des Missions. Mais les notes de voyage de 
M. Ph. Delord le mettent en très vive lumière. 
Peut-être n'est-il pas inutile de les faire précéder 
de quelques renseignements géographiques et his- 
toriques, qui aideront à en mieux comprendre la 
portée. 

La Nouvelle-Calédonie, la « France des Antipo- 
des», comme on l'appelait récemment, s'étend, 
sur cent lieues de longueur et sur une largueur 
moyenne de 60 kilomètres, en travers du Pacifi- 
que, du Sud-Est au Nord-Ouest. Pour les indigè- 



10 



EN NOUVELLE-CALEDONIE 



nés des îles qui en dépendent, c'est la Grande 
Terre, presque un petit continent. 

A moins de 100 kilomètres au large, vers le 
Nord-Est, un archipel de médiocre importance, 




orienté dans la même direction, barre la route au 
navigateur. Ce sont les Loyalty, îles constituées 
par de hauts rochers de calcaire madréporique, 
qui s'élèvent à une centaine de mètres, au plus, 
au-dessus du niveau de la mer. Au pied du rocher, 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 11 

une étroite bande de terrain fertile forme le ri 
yage. Des cocotiers y croissent et c'est là que se 
dressent les huttes des indigènes. 11 faut retenir 
les noms de trois de ces îles, les seules qui aient 
quelque importance : Mare, Lifou et Ouvéa. 

Poursuivons notre route, et, à 200 ou 300 kilo- 
mètres au delà des Loyalty, nous rencontrerons 
les îles les plus méridionales d'un nouvel archipel, 
beaucoup plus considérable que le précédent. Ce 
sont les Nouvelles-Hébrides : quatorze grandes 
îles, à peu près autant de petites et un grand 
nombre d'îlots, le tout formant une chaîne de près 
de mille kilomètres, toujours avec la même 
orientation générale. Les deux plus grandes de 
ces terres sont, vers le Nord-Ouest du groupe, l'île 
du Saint-Esprit et l'île Malicolo. 

Cette région du globe était encore entièrement 
païenne, lorsque, en 1841, le John Williams, 
navire de la Société des Missions de Londres, dé- 
barqua à Mare deux missionnaires indigènes, ori- 
ginaires des Samoa. L'œuvre de ces pionniers de 
l'Evangile se développa lentement. Elle fut cepen- 
dant assez bénie pour qu'en 1854, la Société de 
Londres jugeât nécessaire d'envoyer deux mis- 



12 



EN NOUVELLE-CALEDONIE 



sionnaires à Mare, les révérends Creagh et J. 
Jones. 

Telle fut l'origine de la mission des Loyalty. 



LA CORSE 




Lffbprit 




1 



OCEAN * 



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162° E*t à» Pari» 



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Grm*« cfie* Wâonmf. 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 13 

Dès 1853, la France avait planté son drapeau sur 
le sol de la Nouvelle-Calédonie. L'acte de prise de 
possession mentionnait aussi les dépendances de 
cette île ; mais, de fait, plus de dix années s'écou- 
lèrent avant que les autorités parussent songer aux 
Loyalty. Pendant ce temps, la Société de Londres 
y poursuivait son œuvre d'évangélisation et de ci- 
vilisation. En 1859, l'île de Lifou était pourvue 
par elle d'un missionnaire, le révérend Macfar- 
lane, auquel s'adjoignait bientôt après le révérend 
Sleigh; peu après, Ouvéa avait son tour dans la 
personne du révérend Ella. 

C'est seulement en 1864 que le gouverneur de 
la Nouvelle-Calédonie vint à Mare, a bord d'un 
navire de guerre, affirma les droits de la France 
sur l'île et informa les missionnaires que ceux 
dont ils avaient usé jusque-là n'avaient pas d'autre 
valeur qu'une simple tolérance. 

Deux mois après cette visite, un navire de guerre 
français débarquait à Mare deux missionnaires 
catholiques. Ce fut le départ de différends sans 
fin et de conflits dont nous n'avons pas à retra- 
cer ici la douloureuse histoire 1 . 

1 Ces faits et ceux qui suivirent ont été résumés par M. A. 
Bœgner en trois articles parus dans le Journal des Missions de 



14 EN NOUVELLE-CALEDONIE 

A la fin de Tannée 1883, le gouvernement de la 
colonie installe à Mare un pasteur français M. Cru, 
et, le 10 décembre 1887, le missionnaire J. Jones, 
l'un des civilisateurs de l'archipel des Loyalty, 
est expulsé. Son départ marque la fin de l'acti- 
vité anglaise ii Mare. 

I /envoi de M. Cru dans cette île avait pour but, 
dans la pensée du gouvernement, de mettre un 
terme aux divisions politiques du pays, résultat 
de* agissements des missionnaires catholiques, et 
vie réconcilier la population indigène avec l'in- 
fluence iVituviiise. Cette mission échoua. Un nou- 
veau McluMine se greffa sur les anciennes querelles 
et M. Cru lut rappelé en 1890. 

Le US mari* 185)1, le gouvernement notifiait à la 
Société de» Mission» la vacance du poste de Mare 
cl esprinutit le désir qu'elle y envoyât un de ses 
a^eiit*. 

la Société suivait de très près les affaires des 
hiyiilly, dcpui» qu'en janvier 1883, M. l'amiral 
iMMlo^niheirv» alors ministre de la marine, avait 
VOtllMUO d'elle, par l'entremise du Consistoire ré- 



ItMtlM. »"«»'■ »»* «Mil iNtl'J. mou» c* litre : Marc, un nouveau 
. 4u"</< { tï I'hi'iiiI ito /♦♦ .WiV/» 1 «/«** Mutions. 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 15 

formé de Paris, l'envoi d'un pasteur français a 
Mare. Mais la nomination directe de M. Cru par 
le gouvernement avait eu pour conséquence d'a- 
journer son intervention. 

Elle se mit donc à la recherche d'un mission- 
naire pour les Loyalty. Cependant M. le pasteur 
Lengereau, aumônier à Nouméa, avait l'occasion 
d'intervenir, à la demande du gouverneur de 
la Nouvelle-Calédonie, dans les affaires de Mare. 
Il fut assez heureux pour amener une détente 
dans les esprits. Ce résultat parut si satis- 
faisant que le gouverneur demanda à son fils, 
lVf. le pasteur Edmond Lengereau, d'accepter, à 
titre provisoire, le poste de Mare et d'y continuer 
l'œuvre de pacification commencée par son père. 

M. Edm. Lengereau fut ainsi pasteur officiel 
à Mare. En même temps, la Société des Missions 
s'empressa de le reconnaître comme un de ses 
propres missionnaires. 

En septembre 1893, M. Lengereau dut quitter 
son poste pour se rendre en France. Il se décida 
à y rester et accepta, en 1895, le poste de pasteur 
à Toulouse, qu'il occupe encore aujourd'hui. Avant 
même qu'il eût pris cette résolution, le gouverne- 
ment avait remplacé le pasteur officiel de Mare, 



i6 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

dans ses fonctions de directeur des écoles, par 
un instituteur de carrière. Il avait fait choix, pour 
ce poste, de M. Rousseau, ancien instituteur protes- 
tant et évangéliste en France. Celui-ci s'embarqua 
pour Mare, avec sa femme, le 3 octobre 1894. 

La Société des Missions restait donc seule res- 
ponsable des Eglises de Mare et libre de désigner 
le successeur de M. Lengereau, dont le ministère 
dévoué et courageux méritait la plus grande re- 
connaissance et laissait derrière lui les plus vifs 
regrets. 

Malgré des appels souvent répétés, c'est seule- 
ment en 1897 que la Société put envoyer un mis- 
sionnaire à Mare, dans la personne de M. Philadel- 
phe Delord, pasteur de l'église libre de Marseille, 
qui prit congé du Comité, le 15 octobre, et s'em- 
barqua à Marseille, avec madame Delord, leur 
enfant et une jeune aide chrétienne, le 5 décembre 
1897. Il débarquait à Mare le 27 janvier 1898, 
après avoir passé quelques jours à Nouméa, chez 
M. Lengereau. 

Dès ce premier séjour à Nouméa, M. Delord 
entendit parler de l'œuvre accomplie en Nouvelle- 
Calédonie par les nalas, ou évangélistes indigènes, 
des Loyalty. C'est un sujet dont M. Lengereau 



I-IV 




EN NOUVELLE-CALÉDONIE 19 

était depuis longtemps préoccupé. Il en avait sou- 
vent écrit au directeur de la Société des Missions. 
Deux mois auparavant, il était allé lui-même visi- 
ter une partie du champ de travail défriché par ces 
natas, sur la côte orientale de l'île. Il faut donc ici 
revenir en arrière, et, comme nous avons raconté 
les origines de la mission des Loyalty, rechercher 
celles de Tévangélisation de la Grande-Terre. 

Ces origines sont d'ailleurs les mêmes. Vers 
1840, le John Williams dépose quelques catéchis- 
tes polynésiens en Nouvelle-Calédonie et, pendant 
quelques années, les visite régulièrement. Mais ces 
premiers apôtres sont mis à mort par les farou- 
ches Canaques. Plus tard, ce sont des prêtres ca- 
tholiques qu'un vaisseau de guerre français débar- 
que à son tour, et qui préparent la prise de pos-, 
session par la France, en 1853. Dès lors, la 
Nouvelle-Calédonie était fermée à tout missionnaire 
étranger à la France. 

La prédication de l'Evangile devait cependant 
s'y continuer, très discrètement, dans quelques 
centres, grâce aux relations constantes de la 
Grande-Terre avec les îles Loyalty. Les indigènes 
de ces îles appartiennent à une race notablement 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 21 

gouverneur, M. Feillet, — l'administration avait 
reconnu l'inanité des griefs articulés à l'instigation 
des prêtres de Rome, contre ceux qu'on s'obstine, 
pour les mieux compromettre, à désigner d'une 
appellation anglaise, les teachers des Loyal ty. Et, 
bien loin de s'opposer à leur activité, elle l'avait, 
dans une certaine mesure, favorisée. 

Ainsi, a la fin de l'année 1896, alors que M. 
Lengereau père, se trouvait parmi nous, en séjour 
de congé, deux Canaques de Houaïlou arrivent un 
jour h Nouméa. Ils se présentent h la maison du 
pasteur comme les délégués de 250 indigènes qui 
veulent être protestants. Ils ont, disent-ils, bâti 
deux temples ; ils ont prié pour avoir un mission- 
naire ; mais leurs amis leur ont dit qu'il ne suffi- 
sait peut-être pas de prier, qu'il fallait agir. Ils se 
sont alors rendus au chef-lieu pour communiquer 
leur désir au pasteur français. La famille de M. 
Lengereau, en l'absence de son chef, envoie ces 
deux délégués à l'administrateur en chef des affai- 
res indigènes, M. Moriceau, qui les autorise a se 
rendre gratuitement, sur le Ne-Oblie, a Lifou, et 
leur donne une lettre de recommandation pour le 
missionnaire de cette île, M. Hadfield. Par cette 
lettre, l'administrateur prie le missionnaire d'en- 

2 



22 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

voyer, si possible, à Houaïlou un catéchiste sachant 
le français. 

M. Lengereau, recevant en France la nouvelle 
de cette démarche, se hâte d'en informer la Société 
des Missions. « Que répondre à ce nouvel appel ? 
écrit-il, le 3 mars 1897, au directeur. Je sais vos 
difficultés en hommes et en argent et vos immen- 
ses besoins d'autre part. Mais, cependant, ne pour- 
rait-on pas envoyer à ces pauvres gens quelques 
miettes, ne serait-ce qu'une seule? Il me semble 
que vous pourriez placer quelqu'un à Houaïlou, 
qui s'occuperait des indigènes et pourvoirait en 
môme temps aux besoins religieux de nombre de 
colons protestants, disséminés dans cette partie de 
l'ile biirlout. » 

|,a Société des Missions, qui, à cette époque, 
cltenrltait encore en vain un missionnaire pour 
Mare et qui voyait s'ouvrir devant elle le champ 
iiuuHuibtï de Madagascar, n'avait pas d'ouvrier dis- 
ponible pour Houaïlou. 

|)n moins les missionnaires des Loyalty purent- 
jU <:nw*yer quelques natas sur la Grande-Terre et, 
quand M. I.engereau revint à Nouméa, à la fin de 
juillet I#j7, il apprit avec joie que ces catéchistes 
étaient déjà à l'œuvre. Mais, en même temps, il 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 23 

apprit aussi que les « bons pères » remuaient ciel 
et terre pour s'opposer à cette concurrence, la 
présentant comme une œuvre anglaise qui tendait 
à pousser les indigènes à la révolte contre les 
autorités françaises. D'odieuses dénonciations 
allaient jusqu'à parler d'un complot fomenté par 
les natas, et tendant au massacre des français ca- 
tholiques par une des tribus évangélisées. 

« En présence de cet état de choses, écrivait 
M. Lengereau, le 30 août 1897, il me semble que 
nous devons tout faire pour protéger nos coreli- 
gionnaires et ceux qui s'adressent à nous pour ap- 
prendre à connaître la vérité qui est selon la sain- 
teté. De nouveau je viens donc vous dire : Envoyez 
quelqu'un pour prendre en main la cause de ces 
pauvres gens. Monsieur le gouverneur, qui prend 
intérêt à ces sympathiques populations, est per- 
suadé que la présence d'un pasteur français ferait 
rentrer dans l'ombre ces misérables calomniateurs, 
ou, tout au moins, pourrait déjouer leurs ruses et 
leurs pièges diaboliques. 

Cette lettre arriva à Paris comme M. Delord 
s'apprêtait à partir pour les Loyalty. Le mois sui- 
vant, nouveaux détails, plus encourageants encore, 
sur le travail des natas en Calédonie. Non seule- 



24 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

ment l'appel des indigènes de Houaïlou et de Ca- 
nala a été entendu des chrétiens de Lifou et d'Ou- 
véa, qui ont envoyé deux ou trois de leurs natas, 
mais encore les Eglises de Mare, émues à jalousie, 
sont entrées dans la même voie. 

« Après avoir fait passer différentes provisions 
aux pauvres lépreux, leurs compatriotes, internés 
aux îles Bélep, les messagers des Eglises de Mare 
ont cherché à être utiles aux indigènes de la 
Grande Terre. Deux natas se sont établis dans la 
tribu de Koumac voilà plus d'un mois, — la lettre 
de M. Lengereau qui renferme ces détails est du 
8 septembre 1897 — et six autres évangélistes, 
choisis parmi les natas de Mare, vont incessam- 
ment arriver à Nouméa, se rendant vers d'autres 
tribus. C'est donc, en tout, huit serviteurs de Dieu 
qui vont travailler à l'évangélisation des indigènes 
de la Nouvelle-Calédonie. Tout cela a été spontané 
et s'est décidé pendant que j'étais en France. 

» Ces huit évangélistes sont ainsi répartis : 

» Les natas Ouède et Washitine, à Koumac ; 

» Le nata Drap et son aide, Waïa, à Voh; 

» Le catéchiste Waziarim, à Koné; 

» Le nata Jaihi, à Ouaco; 

» Les natas Sètine et Nidoïch, à Gomen. » 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 25 

La même année, l'un des directeurs de la Sociétéde 
Londres, M. R. Wardlaw Thompson visitait, sur le 
John Williams, les stations de cette Société éta- 
blies dans lesmersduSud.il écrivait, au cours de 
cette tournée, au directeur de la Société de Paris, 
insistant sur la nécessité d'envoyer le plus tôt pos- 
sible un missionnaire français à Mare, et expri- 
mant ses préoccupations pour Ouvéa, où les intri- 
gues des Maristes menaçaient l'œuvre des prédi- 
cateurs évangéliques. Puis il ajoutait ces lignes, 
qui furent publiées dans le Journal des Mis- 
sions^ : 

« Mon cœur est plein de reconnaissance envers 
Dieu pour les bonnes nouvelles que j'ai reçues de 
l'œuvre de grâce commencée parmi les indigènes 
de la Nouvelle-Calédonie par des indigènes de 
Lifou et d'Ouvéa. Des chrétiens de ces îles ont été 
prêcher l'Evangile sur la Grande-Terre. Leurs 
amis, et particulièrement les Sociétés d'activité 
chrétienne récemment fondées, les ont aidés et 
leur travail a déjà eu des résultats. Mais il y fau- 
drait la surintendance d'un missionnaire euro- 
péen. Nous avons longtemps attendu et espéré ce 

» Livraison d'octobre 1897, p. 609-610. 



26 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

moment où les âmes semblent s'ouvrir à l'Evan- 
gile, et maintenant ce champ de travail, destiné 
par son étendue et son importance a être Tune des 
plus grandes et des plus intéressantes missions 
du Pacifique, doit nécessairement revenir à une 
Société française. La Nouvelle-Calédonie regarde à 
vous avec ardeur: les protestants français ne feront- 
ils rien pour elle? » 

En attendant l'intervention d'un missionnaire 
blanc, les natas des Loyalty accomplissaient parmi 
les Canaques calédoniens une œuvre pour laquelle 
le terrain était préparé et se montra promptement 
fertile. M. Lengereau, qui avait dû assumer la 
responsabilité de leur travail vis-à-vis de l'admi- 
nistration, sentit le besoin d'aller lui-même se 
rendre compte des choses. En novembre 1897, il 
suspend son activité a Nouméa, confie à sa fille 
les soixante élèves de son école du dimanche et 
s'embarque pour Houaïlou, où il arrive après trois 
jours de navigation. 

En route, il recueille déjà de précieux témoi- 
gnages sur les résultats de l'évangélisation des 
Canaques. Le plus frappant de ces résultats, c'est 
le retour à la sobriété de populations jusque-là dé- 
cimées'par l'ivrognerie. «C'est miraculeux,)) lui dit 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 27 

un de ses compagnons de voyage, un ingénieur, 
catholique de naissance et libre-penseur de con- 
viction qui connaît les indigènes depuis plus 
de quinze ans. En effet, à Houaïlou, un com- 
merçant, habitant le pays depuis une trentaine 
d'années, répétait à notre frère : « Les Canaques 
n'achètent plus de rhum. » Et le commandant du 
poste militaire et de la gendarmerie déclarait que 
la prédication de l'Evangile avait amené dans ces 
tribus « un changement extraordinaire. » 

A cette époque, outre les huit natas maréens 
déjà énumérés, et qui travaillaient sur la côte 
occidentale, huit autres natas de Lifou ou d'Ouvéa 
étaient à l'œuvre sur la côte orientale, dans les 
centres de Nakéty, Canala et Houaïlou. Ce sont 
exclusivement ceux-ci que visita M. Lengereau. 
A Houaïlou même, plus de quinze tribus avaient 
déjà adhéré au protestantisme. Plus de 250 en- 
fants avaient été présentés au baptême par leurs 
parents et plus de 150 adultes avaient reçu ce 
sacrement sur leur demande personnelle. 

Telle était donc la sitation lorsque M. Delord 
arriva aux Loyalty. Il y entendit souvent parler du 
travail des natas en Calédonie. Le premier rapport 



2& KS XOUVELLE-CALÉDOXIE 

annuel cju % il adressa à la Société de Paris, le 
i> janvier 18^9 l > faisait à cette question une place 
importante : 

a J*e veux maintenant, écrivait M. Delord, vous 
parler de ce qui a été mon cauchemar, de ce qui 
demeure devant moi comme un grand point d'in- 
terrogation : Tieuvre de misssion commencée en 
Nouvelle-Calédonie par les Eglises des Loyalty. 

>» Longtemps la porte a été fermée h toute évan- 
^elUaùou des Canaques de la -Nouvelle-Calédonie : 
uKiuwùs vouloir ou hostilité des autorités, état trou- 
ble des tribus indigènes, tout cela s'opposait à l'E- 
v^ugilo. Kh\ aujourd'hui, tout cela a disparu, et 
même le cri du Macédonien a retenti, plusieurs 
ùm* répète... 

* Sun* mUsiouuaire, sans guide, sans con- 
gédier, uvee une toi enfautine, nos pauvres Egli- . 
*ev *i ftùlde* déjà elles-mêmes, nos chères Egli- 
se.* ont pri* de leurs enfants — quelques jeunes 
VWM* vl l°* ou * ^^wnés. Et eux sont partis, 

3%«U* lmM'*t\ *<tu* traitement, les yeux fixés sur 
vVWv v w V*r<Utdo terre », atin de u porter la re- 
^^u « \ l tf\m t ils agissaient de même; à Ouvéa 

* V- t*-\l» 1 \*m*4»M \U» v\» r«*|»iH*rt « été publié dans le Journal 




I 



I 



V 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 31 

également. L'un prenait à droite, l'autre prenait a 
gauche; l'un s'occupait des enfants, un autre des 
adultes. Et maintenant, si je regarde une carte de 
la Calédonie, je les vois, ces pionniers de l'Evan- 
gile, former deux chaînes parallèles, qui mar- 
chent, gagnent du terrain : Mare sur la côte Ouest, 
Lifou et Ouyéa sur la côte Est. 

» Cela prend le cœur; il y a là quelque chose de 
si saintement héroïque, de si grand dans sa simpli- 
cité qu'on se sent saisi de respect pour ces « pau- 
vres Canaques » dans le cœur desquels l'Evangile 
produit de tels fruits. Quel reproche pour les 
chrétiens qui marchandent leur affection à la 
cause des missions! La France a envoyé à ces peu- 
plades de l'alcool et des forçats; mais voici, vers la 
onzième heure, alors que, abrutis d'eau-de-vie et 
souillés par la luxure des libérés, ils allaient dis- 
paraître, leurs frères des Loyalty vont vers eux, 
portant la lumière de l'Evangile. 

» Mais, vous le comprenez, le sacrifice de nos 
natas doit amener le sacrifice d'un missionnaire. 
Ils ne peuvent pas rester seuls. Ils le pourraient, 
au besoin, s'ils n'avaient pas l'hostilité du blanc, 
les tracasseries de tels ou tels fonctionnaires. Ils 
ont besoin d'un guide, ils ont besoin d'un avocat 



32 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

défenseur. Et voilà pourquoi cette œuvre pèse sur 
mon cœur comme un cauchemar. 

» Mais que puis-je faire d'ici ? Ecrire, c'est trop 
peu, c'est surtout très irrégulier; nous n'avons 
que de rares occasions pour l'envoi des lettres en 
Calédonie. J'avais voulu essayer d'une tournée 
d'inspection : il eût fallu trois mois et des frais 
considérables. Je n'ai pas osé. Et pourtant, on 
nous écrivait : « Envoyez des natas », et j'en ai 
envoyé encore. J'ai pris trois de mes meilleurs et 
je les ai expédiés au commencement de décem- 
bre. Prochainement encore, un autre doit partir. 

» Les lettres de nos natas sont encourageantes 
pour la plupart; quelques-unes portent la note de 
la tristesse ; leur ministère est entravé par l'hosti- 
lité de tel ou tel colon, ami des ténèbres. » 

Dans une lettre jointe a son rapport et publiée 
également dans le Journal des Missions *, M. De- 
lord revient sur la question du missionnaire indis- 
pensable pour la Nouvelle-Calédonie : 

« Pensez à notre pauvre isolée, à la grande 
abandonnée : à la Nouvelle-Calédonie. Souvenez- 



1 Même livraison, p. 311-318, sous ce titre : Scènes et tableaux 
de la vie maréenne. 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 33 

vous que c'est la dernière heure. Les Canaques 
étaient 100,000 ; ils ne sont plus que 25,000. Des 
chrétiens indigènes se sont déjà donnés pour 
eux : 25 natas et catéchistes des Loyalty travaillent 
maintenant au milieu d'eux ; mais quel est celui 
qui marchera a leur tête ? 

« Ici, il arrive parfois que, caché sous l'apathie 
indigène, un désir germe et grandit dans le cœur 
d'un homme. Cet homme reste calme, indifférent 
en apparence ; il garde son secret ; les émotions 
intimes ne plissent ni ses lèvres, ni son front. Mais, 
un jour, il se lève et dit sa volonté. Pour nos indi- 
gènes, « dire sa volonté » c'est toujours se consa- 
crer publiquement à Dieu, en vue d'un travail 
pour l'Eglise. 

« Et pour la Calédonie, qui « dira sa volonté ? » 
Oh ! que Dieu donne l'homme et que celui-ci se 
donne! Ici encore, si l'homme vient de Dieu, les 
ressources se trouveront aussi ». 

Cette lettre a un post-scriptum, qu'il faut relire: 

M are y 8 janvier. 

« Voici le résumé d'une lettre que je reçois à 
l'instant. Elle est écrite par le nata Drap, de Voh, 
côte Ouest de la Nouvelle-Calédonie. 



34 



EN NOUVELLE-CALEDONIE 



(( Les natas et catéchistes de la côte Ouest se 
sont réunis a Koné en Conférence, le 24 décembre. 

« 1° Rapports et entretiens sur leurs œuvres et 
les résultats ; 

« 2° Décidé la construction de deux temples, l'un 
a Koné, l'autre a Voh ; 

« 3° Décidé d'avancer, en pleine brousse, a la 
recherche de nouvelles tribus ; 

« 4° Demande d'un missionnaire à la Société de 
Paris ; 

« 5° Création d'une caisse commune entre les 
natas pour centraliser tous les dons reçus et pour- 
voir aux dépenses ; 

« 6° Question étudiée : quelques tribus reçoivent 
l'Evangile, écoutent la parole des natas ; mais 
beaucoup d'indigènes manquent totalement de vête- 
ments : que faire ? Une femme de nata a déchiré 
sa robe et en a fait des « manous » pour eux. 
Transmettre aux Eglises des Loyalty ce fait, afin 
qu'il y soit pourvu ; 

« 7° Demandé quelques Bibles en maréen, quel- 
ques brochures et des Bibles en français. 

« Fait intéressant : ils étaient réunis à Koné au 
moment de la grande fête de la tribu, aux jours du 
« pilou-pilou ». Mais voici qu'on leur a donné la 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 35 

présidence, et la fête a changé de caractère. Les 
indigènes aussitôt ont pris des vêtements, les chants 
religieux ont remplacé les folies d'autrefois. Les 
natas ajoutent, dans leur ravissement : C'était comme 
notre « May » de Mare. 

« Mais la note triste reparait : l'hostilité de 
quelques blancs, sourde au début, se manifeste 
plus ouvertement. On dit aux Canaques : « Ne 
recevez pas leur religion ; ils sont Canaques 
comme vous. Leur religion ne vaut rien : c'est la 
religion des blancs qui est la bonne ». Puis l'al- 
cool ruine ce peuple. C'est le dieu de la plupart 
des membres de la tribu. 

« Le terrain est dur, extrêmement dur. Mais, 
heureux de ces quelques jours passés ensemble, les 
natas et catéchistes repartaient, le 27, pour leurs 
divers champs de travail. 

« Telle est la lettre reçue aujourd'hui. Elle m'a 
ému par son réalisme, comme un instantané pho- 
tographique. 

« Braves gens, luttant simplement pour l'Evan- 
gile, sans préoccupation d'intérêt ou de vanité per- 
sonnelle î Oh ! quand recevront-ils leur mission- 
naire ? » 

La Société des Missions, bien qu'écrasée à cette 



36 EX NOUVELLE-CALÉDONIE 

époque par des charges diverses et privée de la 
présence de son directeur, qui se trouvait malade 
au sud de l'Afrique, n'hésita pas à placer sur la 
conscience des chrétiens de France ce nouvel appel : 
« Voila, disions-nous aux lecteurs du Journal 
des Missions ! , voilà une terre française où vivent 
25,000 païens. Des portes nous y sont ouvertes ; la 
voie est frayée par le travail humble mais déjà 
béni des natas des Loyalty. On nous appelle, on 
nous attend. Quelle que soit la dépense totale, les 
indigènes, qui sont pauvres, mais zélés pour l'évan- 
gélisation, en supporteront un peu plus de la moi- 
tié. Pouvons-nous nous dérober ? L'apôtre de la 
Nouvelle-Calédonie ne se lèvera-t-il pas parmi 
nous ? Et alors le Comité ne devra-t-il pas l'en- 
vover ? » 

On a pu remarquer ces lignes du rapport de 
M. Delord : « J'avais voulu essayer une tournée 
d'inspection : il eût fallu trois mois et des frais 
considérables. Je n'ai pas osé ». Le Comité, n'ayant 
personne à envoyer de France, et ne voulant pas 
(railleurs s'engager à la légère dans une œuvre 
nouvelle, crut devoir encourager le missionnaire 

1 M»'iiie livraison. Que fera la Société des Missions ?, p. 319-321. 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 37 

de Mare à exécuter le dessein dont il avouait avoir 
eu lui-même la pensée. Dans sa séance du 8 mai 
1899, il prit la résolution suivante : 

« Quant à l'envoi d'un missionnaire en Nouvelle- 
Calédonie, le Comité, considérant qu'il s'agit d'une 
nouvelle mission à fonder, estime qu'il y a lieu de 
faire une enquête sur les conditions exactes dans 
lesquelles pourrait être établie cette mission, et 
décide que M. Delord sera chargé d'aller passer 
quelques semaines sur les lieux et de lui présenter 
un rapport à ce sujet. » 

Nous écrivîmes donc, le 20 mai, a M. Delot'd : 
« Ne pourriez-vous pas aller vous-même passer 
un mois ou deux en Nouvelle-Calédonie, voir 
l'œuvre des natas et rédiger un rapport dans lequel 
vous feriez ressortir les caractères de cette œuvre, 
ses besoins, en indiquant où le missionnaire pour- 
rait résider, en quoi consisterait au juste son 
activité? Le Comité dans sa dernière séance, a 
exprimé l'avis que vous devriez vous rendre ainsi 
sur les lieux, pour un voyage d'études et de pré- 
paration. Il nous semble a tous que ce serait excel- 
lent... Nous vous donnons toute liberté de choi- 
sir le moment, mais nous vous demandons de 
mettre, à moins d'impossibilité absolue, ce projet 

3 



38 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

à exécution. Et que Dieu bénisse votre voyage ! » 
Cette lettre arrive en juillet à Mare, M. Delord 
ne perd pas de temps : il prépare son expédition 
et, dès le 10 août, il quitte son presbytère de Rô. 
Le volume qu'on va lire renferme, jour par jour, 
ses notes de voyage, à partir de cette date. 

L'empressement que le missionnaire des Loyalty 
mit à se rendre sur la Grande-Terre ne prouve pas 
seulement sa déférence pour les désirs du Comité. 
Il montre aussi l'intérêt puissant que lui inspirait 
d'avance l'œuvre qu'il était appelé à inspecter. 

Presque toutes ses lettres en faisaient mention. 
Citons encore ces lignes d'une lettre du 8 mars 
1899, publiée dans le Journal des Missions du 
mois de juin * : 

« Dois-je vous dire combien est urgent l'envoi 
d'un missionnaire en Nouvelle-Calédonie? J'ai là 
sous la main les dernières nouvelles de cette œuvre, 
plusieurs lettres de natas. 

« L'un d'eux vient de perdre, en une semaine, et 
sa femme et son fils unique. Pauvre jeune nata ! 
Je lui ai écrit : « Viens passer quelques temps 

i P. 51'*. 




I 



c 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 41 

parmi nous, tu te reposeras et nous essairons de 
te consoler. » 

« Un autre m'écrit : « Nos vêtements sont usés ; 
que faire ! Devons-nous revenir ? Qui prendra soin 
de nous ? » 

« Un autre, enfin, m'écrit que quatre petites 
tribus a l'Ouest et une a l'Est réclament des natas. 
Un chef a même fait construire par avance et la 
case du futur catéchiste et le temple. 

« D'autres traits seraient à citer, qui, tous, ont 
la même signification et sont des appels pressants. 
Nous ne pouvons que les déposer sur le cœur de 
nos frères et puis en appeler à Dieu. C'est ce que 
nous faisons dans notre faiblesse... » 

A plus forte raison, après le voyage qui lui 
prit si fortement le cœur, M. Delord devait-il reve- 
nir souvent sur un sujet dont il nous dit lui- 
même, dans une de ses lettres, qu'il en a fait son 
delenda Carthago. 

Ainsi, le 8 décembre 1899, tout en exprimant sa 
joie pour la prochaine arrivée d'un collaborateur, 
M. Koulinski, désigné pour établir une école indus- 
trielle à Netché, M. Delord ajoute : 

« Et maintenant... pour la Nouvelle-Calédonie ! 
Oh ! que Dieu le suscite bientôt, celui que l'on 



42 



EN NOUVELLE-CALEDONIE 



attend avec une si légitime impatience ! Le temps 
presse, le temps passe et l'œuvre est urgente. » 

A cette date, on venait d'apprendre à Mare la 
mort d'Elisabeth, la femme du nata Drap, celle-là 
même que notre missionnaire avait trouvé, en août, 
si amaigrie, et qui lui avait dit, le regardant de 
ses yeux où brillait la fièvre : « Missi, je n'ai pas 
peur de mourir. » 

En février 1900, nouvel appel de notre frère : 
« Personne ne s'est encore offert? Oh ! persévérons 
a prier pour cela. Dieu ne nous a-t-il pas exaucés 
pour Mare? Il le fera pour la Nouvelle-Calédonie. » 

Enfin, le 8 juillet dernier : « Je ne veux pas 
cesser de demander et d'appeler. Il faudra bien 
qu'on réponde. A quand la décision? A quand la 
joyeuse nouvelle? : « Un missionnaire s'est levé 
pour la Nouvelle-Calédonie, il vient !... » 

« Où es-tu, toi que Dieu appelle ? Pourquoi 
tardes-tu ? Pourquoi faut-il encore remettre à demain 
le travail du Seigneur ? 

« En toute conscience, après réflexion sous le 
. regard de Dieu, si quelqu'un ne vient pas cette 
année, je laisserai mes Eglises — mes bien-aimées 
et bien chétives Eglises de Mare — et j'irai cher- 
cher les brebis perdues sur la Grande-Terre. » 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 43 

Tous ces appels, le Journal des Missions, de 
mois en mois, les a reproduits. Mais, puisqu'ils sem- 
blaient rester sans écho, nous n'avions qu'à encou- 
rager M. Delord à suivre son dessein et a retour- 
ner en Calédonie pour une seconde tournée d'ins- 
pection. Les lettres dans lesquelles nous lui don- 
nions ce conseil croisaient en mer celle qu'il nous 
écrivait, de son côté, le 17 juillet, pour nous 
annoncer que sa résolution était prise. En voici 
quelques lignes : 

« Ma préoccupation est toujours l'œuvre de la 
Grande Terre. Que faire? Oh! que faire? 

« Vous ai-je dit que l'un de mes natas vient de 
mourir, là-bas, sur la côte Est, le brave Jakobo, 
de Néchakoïa ! 

« Vous ai-je dit que quatre à cinq tribus nou- 
velles réclament encore des natas, du côte de 
Ponérihouen ? L'une même, à ce que l'on dit, cons- 
truit un temple en pierre... C'est bien un peu 
mettre la charrue avant les bœufs, puisqu'ils n'ont 
pas de nata et n'en auront sans doute pas de 
longtemps ! 

« Si aucun obstacle ne suppose à mes projets, 
je pense me rendre à Houaïlou fin septembre ou 
octobre. Je rayonnerai de là sur les tribus envi- 



44 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

ronnantes et réunirai pour une conférence géné- 
rale tous les natas, une semaine ou deux. 

« Oh ! dites bien autour de vous la nécessité de 
faire cette œuvre. Pourquoi en parle-t-on si peu ? 
Comment se fait-il que personne ne se lève? Cela 
reste un problème pour moi. Car enfin, si Dieu 
donne l'œuvre, le champ, c'est bien que, dans sa 
pensée, il y a les missionnaires, les ouvriers. Et 
alors que font-ils ? 

» Mais peut-être que je m'impatiente. Oui, 
je ne sais pas « attendre en repos la délivrance de 
l'Eternel. » Qu'il me donne plus de foi, une foi 
persévérante et joyeuse ! » 

Et maintenant, ne semble-t-il pas que la foi de 
notre frère, que l'attente des natas et des chrétiens 
de la Nouvelle-Calédonie ont été mises à une assez 
longue épreuve ? 

Chers lecteurs, qui allez parcourir ce pays, et 
visiter avec M. Delord, l'une après l'autre, ces misé- 
rables agglomérations de Canaques, chez qui la 
grande lumière a commencé h resplendir, vous vous 
joindrez à nous pour demander à Dieu de susciter 
sans retard le missionnaire tant désiré ! 

Ils sont encore là-bas, sur cette terre française, 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 45 

25,000 environ, enfants déchus du Père, voués 
a une disparition plus ou moins rapide, car ils 
étaient 100,000 il y a quelques années, et ils di- 
minuent graduellement. Nous seuls, chrétiens 
évangéliques de France, pouvons les arrêter sur la 
pente fatale où les conduit leur ignorance, leur 
ivrognerie, leur bestialité. 

L'œuvre accomplie par les natas est la preuve 
manifeste de l'action salutaire que l'Evangile peut 
avoir sur eux. Mais cette œuvre réclame un chei. 
Pour la défendre contre les calomnies des adver- 
saires et contre les causes de faiblesse qu'elle 
porte en elle-même, il faut, de toute nécessité, 
l'intervention de l'un de nous. Où est-il, de- 
mandons-nous avec M. Delord, celui que Dieu 
a désigné ? 

Puisse la lecture de ce petit livre le décider a se 
lever et à nous dire : « M© voici, envoie-moi. » 

Jean BIANQUIS, 

Secrétaire-Général de la Société des Missions. 







I 



ç 



I 

LE DÉPART 

10 Août 1899. 

Il faut partir. L'un de nos élèves-natas 1 
vient, à bride abattue, m'annoncer ce qu'il 
a appris le long du chemin, c'est que le 
bateau était arrivé ce matin à Tadine 2 . Or il 
est déjà 5 heures de l'après-midi et je n'at- 
tendais le Ne-Oblie 3 que dans deux jours. 

En hâte, je rassemble effets et paperasses 
et me voilà en selle. Adieu, ou plutôt à Dieu, 
car c'est à Lui que je vous confie, vous, mes 
chers enfants, mes petits trésors ici — à 



1 Nata, signifie évangéliste indigène. 

- Tadine ou Tadinou, au Sud-Ouest de l'île de Mare, est la rési- 
dence du délégué de l'Administration. C'est là que touche le va- 
peur qui fait mensuellement le \oyage de* Lovally. 

8 Vapeur ayant son port d'attache à Nouméa et faisant le ser- 
vice des Loyalty. 



50 



EN NOUVELLE-CALEDONIE 



Dieu, à toi aussi sur qui va retomber tout le 
travail de la station missionnaire et parfois 
certaines décisions urgentes. 



Echelle verticale i:zw>oo 



Plnt ifeTfcdtnou 



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UUENDE 



////«* Je Muré. 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 51 

Me voici déjà loin, il faut que je me hâte, 
la nuit tombe : le bateau attendra-t-il * ? 
Tadine est à 22 kilomètres. 

Jewine, l'un de mes élèves-natas est 
allé le premier, portant les ^bagages. J'at- 
teins Hnawayatché, Padawa, et enfin Netché 
— et me voici chez nos chers amis, les Rous- 
seau. 

Leur maison fait mal à voir, avec toutes 
ces caisses qui parlent de prochain départ 2 . Les 
reverrai-je à mon retour? c'est peu probable. 
Et nos derniers entretiens sont mélancoliques. 
Ce temps passé ensemble — mêmes joies spi- 
rituelles et mêmes tristesses, comme aussi 
mêmes ambitions pour ce peuple de Mare 
que nous aimions tous deux, — n'est-ce pas 
assez pour unir ? 



1 Pour nous (Rô, se trouve au Nord de l'île), il est très difficile 
de prendre ce vapeur, car il passe à des dates très irrégu- 
lières et parfois ne s'arrête que peu d'heures. 

- Depuis lors, en octobre, ils sont partis pour Lifou. Ils vont 
créer à Wé, sur la côte Est une école normale indigène, pour la 
formation de moniteurs, que l'on dispersera ensuite, selon les 
besoins, pour les écoles des Loyalty et même en Nouvelle- 
Calédonie. 



>2 EX XOCVKLI^-CALÊDOSIX 

|| est 10 heures lorsque j arrive à Ta- 
vBtne. Le porteur Je bagages ma retardé; 
d: ailleurs la nuit est très sombre et, sur le 
entier étroit, il faut choisir presque chacun 
dv ses pas. 

Vais qu'est-ce que j'entends ? 
tu bruit de chaîne. Le bateau lève l'ancre. 
U v Me, je crie à tue-tète : m entendra-t-on ? 
>im|h allumons un grand feu pour attirer les 
ivjitiftls... Knfin, on nous a aperçus et enten- 
dus, umcî l« chaloupe qui s'approche. 

le prends congé de mon cher Jewine — 
\K\\ biaxe v{ intelligent, celui-là 1 , — et je 
^ule iluu» la chaloupe.. 

\\\k elïel, h 1 bateau allait partir. Encore 
quelque 1 * minutes et mon voyage eût été re- 
UivU v il'uu mois. 

\le \\»lei à bord. Le Nc-Oblie lève Tan- 
\ le \lii\ l disparaît dans la nuit ; mon cœur se 

' Sw«M.\ *■'!** v ««*«• » ,,<; J rt souffert pour sa vocation, puisque, \ 
in.ii . H*"»;\K^H. W Kil envoyé on exil a l'Ile des Pins. Et certes \ 
''ai liuv » nukullIH»!» * vil * K ,,|,Vl% « car il travaillait à ses étu- 
v fô** : \(*i -»-k -fuw HHlW» Hun humble nata — qui y fut envoyé, lui 



EX NOUVELLE-CALÉDONIE 53 

serre. O Dieu, garde cette œuvre qui est la 
tienne, ces Eglises, ces « natas » ! 

La mer est calme. J'entre à la salle à 
manger, qui sert aussi de dortoir. 

Pour passagers : un douanier, trois 
<c sœurs » de Lifou, Ouvéa et Mare, et tout 
un contingent de « petites filles de Marie 1 ». 

Les couchettes sont dissimulées derrière 
des rideaux. Je me couche et dors d'un bon 
somme. 

NTioê II Août. 

Voici la côte calédonienne qui apparaît. 
Les montagnes se dressent formidables : au 
loin, le Humboldt (1650 met.) Voici la passe 
du « Solitaire», que garde le récif de ce nom. 
A droite et à gauche, la mer « brise » sur des 
récifs que Ton n'aperçoit pas. Il faut une at- 
tention de tous les instants et une grande 
habitude de ces parages pour pouvoir naviguer 
•dans ces passes, parfois très étroites. 

1 « Petites filles de Marie » — c'est-à-dire sœurs indigènes, 
■«vkc le costume, la coiïl'e en moins. 



52 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

Il est 10 heures lorsque j'arrive à Ta- 
dine. Le porteur de bagages m'a retardé ; 
d'ailleurs la nuit est très sombre et, sur le 
sentier étroit, il faut choisir presque chacun 
de ses pas. 

Mais qu'est-ce que j'entends ? 

Un bruit de chaîne. Le bateau lève l'ancre. 
Je hèle, je crie à tue-tête : m'entendra-t-on ? 
Nous allumons un grand feu pour attirer les 
regards... Enfin, on nous a aperçus et enten- 
dus ; voici la chaloupe qui s'approche. 

Je prends congé de mon cher Jewine — 
un brave et intelligent, celui-là *, — et je 
saute dans la chaloupe.. 

En effet, le bateau allait partir. Encore 
quelques minutes et mon voyage eût été re- 
tardé d'un mois. 

Me voici à bord. Le Nc-Oblie lève l'an- 
cre. Mare disparaît dans la nuit; mon cœur se 

1 Jewine, élève-nata, a déjà souffert pour sa vocation, puisque, \ 
pour cette raison, il fut envoyé en exil à 1 Ile des Pins. Et certes > 
son crime n'était pas très grave, car il travaillait à ses étu- : 
des auprès d'un nata, d'un humble nata — qui y fut envoyé, lui 1 
aussi, et y languit 5 ans. I 



EX NOUVELLE-CALÉDONIE 53 

serre. O Dieu, garde cette œuvre qui est la 
tienne, ces Eglises, ces « natas » ! 

La mer est calme. J'entre à la salle à 
manger, qui sert aussi de dortoir. 

Pour passagers : un douanier, trois 
« sœurs » de Lifou, Ouvéa et Mare, et tout 
un contingent de « petites filles de Marie 1 ». 

Les couchettes sont dissimulées derrière 
des rideaux. Je me couche et dors d'un bon 
somme. 

NTioc il Août. 

Voici la côte calédonienne qui apparaît. 
Les montagnes se dressent formidables : au 
loin, le Humboldt (1650 met.) Voici la passe 
du « Solitaire », que garde le récif de ce nom. 
A droite et à gauche, la mer (( brise » sur des 
récifs que Ton n'aperçoit pas. Il faut une at- 
tention de tous les instants et une grande 
habitude de ces parages pour pouvoir naviguer 
dans ces passes, parfois très étroites. 

1 « Petites filles de Marie » — cest-ù-dirc sœurs indigènes, 
-av»fc le costume, la coi île en moins. 



54 KX NOUVELLE-CALÉDONIE 

Il est 10 heures. Voici N'Goé. Une pau- 
vre station de mines : quelques cases, deux 
ou trois maisons en planches, et, sur la berge, 
des chalands, remplis de sacs de minerai. 

Et un jour va se passer là, à l'ancre. Temps 
monotone, au milieu des bruits du treuil et 
des cris des indigènes qui embarquent des 
sacs. Nous en avons embarqué 2.000, de ces 
sacs remplis de minerai de nickel, couleur 
d'argile jaune sale. 

Les u sœurs » vont à la recherche de coquil- 
It^nvs sur les récifs. Je mets en ordre mes 
notes rassemblées en hâte au moment du 

départ. 

Au repas, grande discussion sur « l'Af- 
faire l> l^e capitaine S... est un fervent de la 
tvxitioii. l<es « sœurs » écoutent, et, pour la 
première fois sans doute, en entendent aussi 

12 Août. 

\w \\\\\\ mVsI passée à l'ancre, dans la baie 
^Utpidlo. Nous partons au petit jour. La 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 55 

mer est belle mais se gâtera sans doute à 
Tapproche de la Havannah, à l'extrémité 
sud-est de la Calédonie. C'est une mauvaise 
passe, où il y a toujours du courant. 

Nous mettons les voiles et c'est à 8 ou 9 
nœuds que nous liions maintenant. 

Voici la passe : le courant est très fort. Le 
temps se gâte tout à fait. Il ne m'est plus 
possible de descendre à la salle à manger. Je 
reste sur la passerelle. 

Voici maintenant, sur un sommet escarpé, 
la maison du télégraphe optique qui corres- 
pond avec l'île des Pins, lorsque le temps est 
clair, et avec Nouméa par un fil télégra- 
phique. 

Voici la baie du Prony, la baie du Sud, 
le village de l'Administration pénitentiaire *, 
le canal de Wood, l'île Ouen. Mais comme 
tout cela paraît désolé ! Pas de culture. Les 
montagnes descendent abruptes et ravinées 
jusqu'au bord de la mer! A peine, çà et là, un 

1 L'Administration pénitentiaire a un établissement à la baie 
du Prony, pour l'exploitation de 2 grandes forêts. 



ri» KN NOUVELLE-CALEDONIE 



bouquet de cocotiers qui fait tache verte sur 
r o terrain rouge. 

Kntin. voici la côte Sud — mais c'est tou- 
jours le même aspect. 

|>an* I** lointain, Saint-Louis et la Concep- 
tion » les deux plus importants établisse- 
ment* de la mission catholique en Nouvelle- 
i\d\ x donie, à 10 et l(> kilomètres seulement 
^b* Nouméa. Là se trouvent deux petites 
mln»*i indigènes — les seules, ou à peu près, 
dr lonle la partie méridionale de l'île. 

Mitht \oiei les (eux de Nouméa et, au large, 

\ y |i m de l'Ile Amédée. Il est 8 heures du 

hIi .\iuih arrivons. 11 pleut à torrents. Je 

nu m iid-i aussitôt chez le pasteur Lengereau. 



****** 




a 






II 

A NOUMÉA 

Nouméa 13 — 15 Août. 

Nouméa, la ville coloniale, mélange assez 
triste de toutes sortes d'écumes, libérés, 
relégués, matelots, Canaques, Néo-Hébridais, 
Chinois, etc. Mais la ville s'embellit tous les 
jours et Ton est à la veille de grands travaux. 
De meilleures constructions remplacent les 
« boîtes à sardines » et les « touques à pé- 
trole. » 

Je dois une mention spéciale à ce qui de- 
meurera comme un monument de la persé- 
vérante et habile ténacité de M. le pasteur 
Lengereau, je veux parler du temple proies- 



GO EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

tant et du presbytère, deux très jolies cons- 
tructions dominant la ville et s'imposant à 
l'attention par un goût et un fini remar- 
quables. 

Malgré tout, la ville reste triste; mais 
c'est plutôt, je pense, l'effet d'une impres- 
sion toute personnelle, venant du fait que 
je sais qu'il y a là un afflux de misère 
morale 1 . 

C'est aujourd'hui dimanche, une journée 
radieuse. C'est la bonne saison, la chaleur 
est tempérée et les pluies sont rares. 

Peu d'auditeurs au temple' 2 , dans ce beau 
temple aux sculptures si harmonieuses et si 
fines. 

A 2 heures se réunissent les indigènes des 
Loyalty. Le nata Sétine préside ce culte en 
langue de Mare. Mais, dans l'auditoire, se 
trouvent aussi des gens d'Ouvéa, de Lifou. 



1 La population pénale, pour toute la colonie, est d'environ 
11.000. 

2 Culte à 9 heures ; école du dimanche à 8 heures ; culte indi- 
gène à 2 heures, lorsqu'un nata est de passage. 




<, 



EX NOUVELLE-CALÉDONIE 63 

Quelques femmes. Hélas, la honte me monte 
au front. Elles sont de Mare et je n'ignore pas 
leur triste métier, leur vie de débauche. 
J'aimerais mieux, me semble-t-il, ne pas les 
voir là, à ce culte, avec leur toilette recher- 
chée et voyante. Près de 200 auditeurs ; pres- 
que tous des employés. Quelques-uns sont de 
passage, venus à Nouméa pour la vente de 
leurs produits: maïs, coprah, choux, bananes. 

Je dis aussi quelques mots après le dis- 
cours du nata. On parle d'une collecte pour 
la mission en Nouvelle-Calédonie. Ils appor- 
teront mardi, à midi, leurs offrandes 1 . 

Mes journées du lundi et du mardi se pas- 
sent en courses pour achats et visites. 



1 Le résultat de cette collecte a été de 51 fr. 95 et plusieurs 
dons en nature : vêtements, savon, etc. 






III 

EN ROUTE VERS LA COTE OUEST 

16 Août. 

Enfin voici le vrai départ. Il est 7 heures. Je 
m'embarque sur le « Saint-Pierre », assez 
grand et joli navire, l'un des deux « tours de 
côte » qui font le service régulier pour voya- 
geurs et marchandises. 

Nombreux passagers. Presque tous cepen- 
dant descendront ce soir à Bourail, où vont 
avoir lieu des courses de chevaux. 

Sur le pont, huit musiciens de l'Adminis- 
tration pénitentiaire jouent quelques mor- 
ceaux. Leur visage pale et rasé semble une 
énigme. Je les regarde longtemps : qu'est-ce 



(^ EN NOUVELLE-CALEDONIE 

qui so cache dans ce passé qu'ils expient, 
quoi est le mystère de leur vie perdue 1 ? 

Xous naviguons longtemps à l'abri des 
récifs ; la mer est calme, quoique la brise reste 
fraîche. Mais là-bas, la grande ligne blanche, 
marquant l'écume des vagues sur les récifs, 
indique que la mer est forte. 

La vue que Ton a sur le rivage est plus 
ngréahle maintenant. Ce sont des collines à 
nciile douce ; cà et là, quelques maisons d'ha- 
bitation dont les toits de tôle brillent au 
Hiileil. 

Voici la passe d'Isié. Nous la franchissons. 
Les vagues sont énormes et nous causent 
des... surprises. Je monte sur la passerelle 
où l'on a peine à se tenir. 

Knlin, voici liourail , l'agglomération la 
plus importante après Nouméa: centre pres- 



1 J'ai eu 1 occasion, pendant ce voyage, de causer avec le com- 
iii.iijiiuiit K. , du centre de H... Nous avons longtemps parlé des 
« oiidamnés. Il u connu uu Pénitentier beaucoup de prêtres 
jHcsijue tous condamnes pour attentats à la pudeur) mais il 
ma dit u avoir jamais rencontré de pasteur. Les prêtres con- 
damnes sont, au bout de peu de temps, remis à la mission catho- 
lique de Païta, où ils sont employés à divers travaux. 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 67 

que exclusivement pénal, à 12 kilomètres du 
bord de la mer. Le port de Bourail est 
Gouaro. Un chemin muletier assez bon relie 
Bourail à Houaïlou,surla côte Est. 

La baie est calme. Les chalands accostent. 
A la hâte, tous les passagers se sauvent. Ils 
sont heureux de retrouver un plancher plus 
stable que Je pont du « Saint-Pierre ». Du 
reste, la nuit s'approche. 

Nous ne sommes que deux à table : un pi- 
lote et moi. J'ai du plaisir à causer avec lui, 
car je sens une âme droite. Nous parlons 
de la mission protestante qu'il ne connaît 
pas. Il a connu cependant plusieurs « natas » 
et même quelques-uns de mes élèves actuels. 
Il les a connus au phare où ils étaient exilés,' 
aux temps malheureux des persécutions offi- 
cielles contre les amis et partisans du mis- 
sionnaire anglais, M. Jones. 

17 Août. 

Deux heures du matin ; nous repartons. La 
mer est restée houleuse ; aussi, m'envelop- 



68 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

pant dans ma couverture, je monte sur la 
passerelle. 

Voici Poya *; mais à peine le temps de dé- 
charger quelques marchandises et nous re- 
partons. 

Voici la délicieuse baie de Maréo, très 
calme, entourée de collines boisées. 

Un superbe voilier, le « Marguerite-Elise », 
est à l'ancre. Chargé de 2,000 tonnes de mi- 
nerai de nickel, il attend la remorque de 
notre bateau pour partir. 

Je descends à terre. Un Decauville conduit 
sur le rivage le minerai de la mine Néponi. 
Parmi les travailleurs indigènes 2 , je reconnais 
plusieurs jeunes gens de Mare, presque des 
enfants. Ils me reconnaissent bien, eux! 

Je remonte à bord, et la soirée s'achève 

1 Un nom à retenir. On m'a assuré que, dans peu de temps, 
un chemin bon et relativement court réunirait Houaïlou à Poya. 
Il constituera une économie et de temps et d'argent pour ceux qui 
voudraient se rendre de Houaïlou à Koné, par exemple, ou à tout 
autre port dans lu direction du Nord-Ouest. 

- Le Canaque calédonien ne travaille pas, ne veut pas travail- 
ler (ou, s'il travaille, c'est par boutade, pour quelques jours, en 
vue de l'achat d'un objet qu'il désire ou d'une passion qu'il veut 
satisfaire). Aussi presque tous les indigènes employés aux mines 
et autres travaux sont-ils étrangers : Néo-Hébridais, Lifou, 
Mare, Chinois, etc. 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 69 

dans le bruit du treuil, dans le va-et-vient 
des matelots, dans les vociférations du capi- 
taine du bateau voisin, venu pour festoyer et 
s'enivrer. 

Oh ! l'homme sans Dieu est un être si vil, 
lorsqu'il se livre à sa passion !... 

Ecœuré, ne pouvant plus vivre dans cette 
atmosphère bestiale, je monte sur le pont, 
sous le resplendissement si pur d'une belle 
nuit étoilée. 

18 Août. 

Aussitôt que le jour permet de distinguer 
les récifs et la passe, nous partons. Opération 
intéressante que celle de l'amarrage et du 
départ. Deux puissants cables nous relient 
au « Marguerite-Elise », l'un en acier, l'autre 
en chanvre; l'un transmettant la force de 
traction, l'autre donnant du jeu, de la sou- 
plesse aux mouvements. 

Et c'est là une image de ce que doit possé- 
der tout serviteur de Dieu : il doit unir la 
puissance de l'acier à la souplesse du chan- 

5 



70 EX NOUVELLE-CALEDONIE 

vre, être doux, mais être fort, — car lui aussi 
est appelé à remorquer des âmes, jusqu'à ce 
que le vent de la pleine mer, soufflant dans 
leurs voiles, leur permette d'aller seules, et 
peut-être, à leur tour, de remorquer quelques 
âmes en détresse... 

Nous avançons lentement à travers les 
récifs. Le pilote, avec lequel je causais hier 
soir, tient la barre du voilier. Voici la passe, 
le vent du large souffle violemment. Nos 
deux navires sont soulevés comme des coquil- 
les de noix. Les cables se tendent à se rompre; 
mais le « Marguerite-Elise » prend sa toile, 
le vent la gonfle déjà, on largue les amarres 
el le voilier part Sud-Sud-Est, dans la direc- 
tion du cap Ilorn, pour Glasgow, où il doit 
arriver dans quatre mois. 

El nous continuons notre route à travers 
venls el laines. 

Pouv/nbout. 

Encore un arrêl 1res long. 

Nous sommes accostés par de petits 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 71 

voiliers, toute une flotille . Ce sont les 
barques pour la pêche de la nacre et des 
huîtres perlières. Mais là, je dois avoir des 
connaissances ! En effet, les voici qui vien- 
nent à moi, le visage tout éclairé par la joie 
de voir leur « missi * ». 

Ce sont mes gens de l'église de Mebuet, qui 
travaillent pour gagner la toiture de leur 
temple 2 . 

Il faut que je note ici la réponse si vraie 
de l'un d'eux. Nous parlions de leur travail 
dangereux. « Prenez garde aux requins, leur 
dis-je. — Oh ! — Il n'y a pas de « oh !» : pre- 
nez garde. Moi je ne tiens pas à ce que vous 
rentriez avec une jambe ou un bras de moins. 
— Missi, nous n'avons pas peur, car nous 
travaillons pour le temple et, là-bas, les hom- 
mes prient pour nous. » 

Je suis resté pensif, devant leur réponse si 
simple et si vraie. Et je me suis dit : « Tu 

1 « Missi » — terme par lequel les indigènes de Mare dési- 
gnent leur missionnaire. 

2 Mebuet ou Mébouaté, église de l'île de Mare, dans le district 
de Netché. Voir le Journal des Missions Evangèliques, 1899, avril, 
p. 312-313. 



72 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

travailles aussi pour le temple, toi, — et n'y 
en a-t-il pas qui prient pour toi, là-bas, sur 
la terre de France ? » 

Je me rappelle encore ce qui se disait autour 
de moi, à table, quelques instants après. On 
parlait des perles, de leur valeur commerciale, 
« Oh, disait quelqu'un, les perles noires sont 
les plus rares ; si j'en trouvais une seule, je 
n'aurais pas perdu mon temps !... » Et qui 
donc pense à ces autres perles noires, qui 
vivent et qui meurent, là, tout près ? Si j'en 
trouvais une seule, moi aussi je pourrais 
dire : Je n'ai pas perdu mon temps. 

Un dernier souvenir. Tout récemment, un 
joaillier de Sydney recevait la commande 
d'un collier qui devait être uniquement com- 
posé de perles noires — et la somme offerte 
était fantastique, toute une fortune. Quels 
sont les riches, dans nos Eglises, qui cher- 
chent aussi « un collier de perles noires » 
et sont prêts à donner pour cela une part de 
leur fortune? 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 73 

... Avec tous ces arrêts prolongés, nous 
voici en retard d'un jour. Nous n'arriverons 
à Koné qu'à la nuit. 

En effet, il fait déjà sombre lorsque 
nous touchons à Foë, qui sert de port à Koné. 
Cependant, je descends à terre, espérant y 
trouver mon nata que j'ai prévenu, par 
télégramme, il y a deux jours. 

Personne à terre : une plage déserte. Je re- 
tourne donc au bateau pour y passer la nuit. 



» && * 



IV 
KONÉ ET SES ENVIRONS 



Samedi, 49 Août. 

\ quatre heures du matin, quelques hom- 
limes de l'équipage viennent m'appeler. 
Ilfautdébarquer. Je laisse la mer pour prendre 
la terre, et maintenant ma vraie mission va 
commencer. Aussi, c'est avec une réelle émo- 
tion que je fais mes premiers pas sur ce che- 
min où il fait encore obscur. 

Et, tout de suite, j'ai devant moi comme une 
image de ces tribus canaques qu'à la onzième 
heure nous venons évangéliser : c'est un 
groupe de cocotiers chétifs, mourants, sur 
une lande broussailleuse où nul ne vient 



7(> EN NOUVELLE-CALEDONIE 

travailler, tandis que chaque passant donne 
son coup de hache aux vieux troncs noircis. 
Beaucoup sont morts, les autres restent mi- 
sérahles et sans fruit... 

Voici, sur la hauteur, une maison qui sert 
d'hôtel au besoin. Il y a de la lumière ; je m'y 
rends. 

J'attends là jusqu'à huit heures. Toujours 
pas de nata. Je loue un cheval, car le centre 
de» Ivoné et la tribu se trouvent à 10 et 12 
kilomètres dans l'intérieur. 

() l'horrible chemin, plein de fondrières ! 
Autant vaudrait aller droit devant soi, à tra- 
vers champs et broussailles. Et combien de 
moustiques, quelles légions ! 

J'arrive à la tribu; j'interroge, je cherche. 
Enfin, voici la case du nata Waziarim Bosa- 
lel... fermée ! 11 est absent depuis plusieurs 
jours. Il est à Voh. Quel contretemps! Que 
lerai-je sans lui ? 

En attendant, j'erre dans le village, à la re- 
cherche de quelqu'un qui puisse me com- 
prendre. 



78 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

Voici les cases des chefs (le grand chef : 
Mango ; le petit chef : Tibatéa). 

Partout, autour de moi, une végétation ma- 
gnifique, des bambous géants, des bananiers 
sauvages hauts comme des arbres. 

Dispersées et comme cachées par toute 
cette végétation, les cases montrent çà et là 
leur toiture en chaume. 

Elles sont, en général, en forme de cône; 
mais l'entrée en est très basse et très étroite. 
A droite et à gauche de l'entrée, des figures, 
grossièrement sculptées et peintes, qui gri- 
macent \ Sur le sommet de la case, nouvelles 
figures bizarres à forme de palette à plusieurs 
dents, tout encadrées de coquilles. Les cases 
sont ordinairement entourées de palissades 
en feuilles de cocotiers. Puis, ici et là, des 
ce tabou 2 . » 



1 II existe deux sortes de chefs. Chacun place au-dessus de sa 
case le signe ou emblème de sa puissance et de son rang*: une 
forme d'oiseau, pour les grands chefs ou leurs descendants ; des 
poteaux auxquels sont suspendus des lambeaux d'écorce de 
banian, pour les petits chefs. 

- Tabou, signifie tantôt consécration (avec but religieux), tan- 
tôt interdiction. Ainsi un arbre est « tabou», consacré à certains 
usages, lieu de sépulture; un fruit, une canne à sucre est 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 79 

Les cases sont vides. Les indigènes sont 
employés en ce moment à la cueillette du café, 
dans les superbes caféeries de Koné. 

Que faire ? Je me dirige tout ennuyé vers le 
centre européen, qui occupe le sommet d'une 
colline. Une église catholique, un poste mili- 
taire, une mairie-école et deux ou trois hôtels. 
Je descends à l'hôtel Ferlin. 

Repas. Visite à l'institutrice, qui, bien que 
catholique, s'intéresse tout particulièrement 
à la tribu de Koné 1 et au « nata ». 

Enfin, je me décide à partir pour Voh où 
m'attendent tous mes natas. Je désire pas- 
ser ma journée de dimanche avec eux. 

De Koné à Voh, il y a 30 kilomètres. Mon 
cheval s'emporte à deux reprises ; je perds 
successivement mon casque, ma pèlerine... 



« tabou », c'est-à-dire qu'il est interdit d'y toucher. Le 
(( tabou » esf; indiqué par de petits paquets d'herbes suspendus 
à un bâton; parfois c'est un chiffon, dans lequel se trouve un 
peu de cendre ou quelques os. La forme varie à l'infini. 

1 Un jeune homme de la tribu de Koné, nommé Baptiste, est 
en ce moment auprès de moi à Rô, comme élève-nata. De 
tous les indigènes, qui m'entourent, c'est le plus actif, le plus 
empressé à rendre service, une vraie perle. Il sera plus tard, 
— lorsqu'il aura acquis les connaissances et la maturité néces- 
saires, — d'une grande utilité pour la mission en Galédonic. 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 81 

triste, sans arbres, sans cultures. Pour toute 
végétation, l'herbe à piquants 1 qui, en ce mo- 
ment de l'année, est d'un jaune sale. 



1 « L'herbe à piquants » se retrouve dans presque tous les 
pâturages calédoniens, dans les terres médiocres. Assez aimée des 
bètes à corne, elle devient, par ses piquants, le supplice des 
bêtes à laine. 






N4 EN NOUVELLE-CALEDONIE 

hommes, femmes, enfants ; un petite colonie 
perdue en plein paganisme, en pleines ténè- 
bres. 

Et, à cette heure tardive où j'écris, je les 
sens très précieux à ma vie; ce sont vraiment 
des âmes sœurs de mon àme. 

Je sens que, par la simplicité dans le sacri- 
fice accompli, ils se sont élevés jusqu'à l'hé- 
roïsme chrétien — celui qu'on ne décore pas, 
mais qui est écrit dans le livre de Dieu. 

Drap surtout me semble être au milieu d'eux 
comme un grand frère aîné. 

Le nata Drap dirigeait, à Mare, une Eglise 
qui lui était extrêmement attachée et à la- 
quelle il avait fait beaucoup de bien. On 
peut dire qu'il s'est arraché à l'affection de 
son Eglise pour se consacrer à ces pauvres 
tribus calédonniennes. 

Oui, il a été grand par son renoncement. 
A quoi ai-je renoncé, moi ? A rien, lorsque je 
me compare à lui. 

Il a choisi, parmi les plus humbles, la plus 
plus humble tribu, la plus déshéritée. De leur 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 85 

pauvreté il a fait sa pauvreté, de leur isole- 
ment il a fait son isolement. Sur cet îlot de la 
désolation il est venu construire sa case. 

Oh! le cher Drap !... Que le Seigneur le lui 
rende au centuple ! 

Voh, tribu de Gatope*, dimanche soir 20 aoû\ 

Voici encore une journée écoulée. 

Le matin, culte avec Gène. Le soir, culte 
pourtous. Mais peu d'auditeurs. Deux femmes 
seulement ; toutes les autres étaient à la pê- 
che. Du reste, il paraît qu'elles n'ont pas en- 
core osé se mêler aux hommes. 

J'ai parlé, Sétine et Drap ont parlé aussi. 

Mon installation manque évidemment de 
confortable... Je couche sur une toile de ba- 
teau posée sur un peu de paille. Les puces 
sont légion et je dois m'envelopper les mains 
et le visage à cause des moustiques... Mais 
j'ai tant de joie à me trouver avec mes 
natas ! 



1 Gutope, chef Toupila, pauvre être abject : pourra-t-il ja- 
mais sortir de sa misère morale?... 



8(> EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

Kt, tandis que j'écris ces lignes, dans la 
petite case basse arrive une mélodie étrange, 
monotone et triste. Voici quelques lambeaux 
qui me parviennent et que je note au courant 
de la plume. Ce sont les enfants des natas qui 
chantent en langue de Mare, assis autour du 
feu, dans la nuit devenue très sombre. 

Kcoutez, tribus, et vous, les chefs, 

Kcoutez aussi ! 
Dieu nous a envoyés vers vous, 

Il a envoyé les natas : 

Wnzinrim à Koné, 

Mûli'iiiélc à Ujo 

l']t Drap à Gatope. 

Whïh est a Tiéta, 

Séliue est a Témala ; 

Nitloïch a Gomen, 

Pilrn à Païtn, 

Oih'mIi» a Koumae, 

WiiNliiline à IS'éjama, 

S^tôfnito à Poume, 

lit <• fht là la fin. 

lin HHHiH'itl de silence, pendant lequel le 
lu Mil i\r lîi Vii^iie sur les récifs arrive comme 
uni pliiiiih* H comme un lourd sanglot — et 
h < Ihiitl reprend : 



-c^*^ 



i 



"- ^l 




*/fWi 



Toupila, le chef de Gatope. 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 89 

Voici, nous pleurons sur leur misère : 

Ils sont sans Dieu. 

Et Satan qui les conduit 

Les conduit à l'abîme. 

Sur eux, hélas ! nous pleurons ; 

Et sur leurs ténèbres 
Nous gémissons et le jour et la nuit. 
— Ohé, les garçons et les jeunes gens, 

Vous qui habitez là-bas 

Dans notre pays aimé, 
De Mare n'ètes-vous pas le peuple ! 

Ecoutez notre prière pour eux. 

L'appel du Macédonien, 

C'est notre appel aussi : 

« Lève-toi et secours-nous! » 

C'est une complainte ; les notes se traînent, 
toujours les mêmes, comme un murmure, 
comme une voix qui pleure. 

Et cela correspond si exactement à mes im- 
pressions de ce jour qui s'achève, a la tristesse 
de tout ce que j'ai vu et senti, que j'écoute 
encore, que j'écoute longtemps ; moi aussi, je 
voudrais pleurer. 

Pour la première fois de ma vie aujourd'hui, 
j'ai vu le vrai paganisme ; il était devant moi 
ce soir, il y a un instant, ici, dans la petite 
case, avec ces êtres presque nus, à la face 



m 



EN NOUVELLE-CALEDONIE 



bestiale. Quant aux femmes, elles se tapissent 
clans leur ease spéciale et n'osent s'approcher 
de la place où les hommes sont réunis ; seule, 
lune des deux femmes du chef a osé faire 
exception. 

Le vrai paganisme, je l'ai vu aussi ce matin 
nous l'arbre « tabou » où reposent les crânes 
blanchis et les cadavres fumés et momifiés. 
H est encore là, à quelques pas de moi, avec 
<*cs morts ensevelis à moitié, de telle sorte 
que les têtes, surgissant encore de terre, 
semblent regarder les vivants... 

Et pourtant la vie civilisée, les fonction- 
naires, les colons, la poste, le télégraphe, 
l'école sont là aussi, et, de ma case, je puis 
voir tout cela. 

Si près d'un monde civilisé et si loin de la 
civilisation ! Mon Dieu, est-ce possible ? 

Mais écoutez : « Vatoua nia kondjé Bafou- 
kituljc (Dieu est amour) ! » C'est la prière du 
soir maintenant. Craignant de me déranger, 
le nata a réuni tout son petit monde — ses 
enfants à lui et quelques enfants de sa tribu 



EN NOUVELLE-CALEDONIE 



91 



— dehors, autour du feu, là où l'on chantait 
il y a un instant. 11 lit son texte en langue de 
Mare et le traduit ensuite dans le dialecte de 
la tribu. 

On chante encore : 



Gae ame me hane hnei Jesu 
Gae hame vuhnune 
Vuhnune gae hame 
Gae hame vuhnune. 

C'est la traduction du 
cantique français : 

Viens à Jésus, il t'appelle, 
Il t'appelle aujourd'hui ! 
Trop longtemps tu fus rebelle ; 
Aujourd'hui, viens à Lui. 

Les voix qui chantent 
maintenant sont alertes 
et joyeuses ; c'est comme 
un chant d'oiseau, et, 
dans la nuit calme, tout 
semble s'apaiser pour 
écouter. Le chant s'élève 
très pur, et sans doute 




Types calédoniens [tribu de Gatope). 



.\ xoOSL;.£-C.M.£DOSIE 

i ^v v"Mi|K»i*!c aussi» là-bas, jusqu'au 
■ j^ a^ i»*ii^ u>*(u aux ealeeries parfu- 

.-. > ti, a a*ur. .nue s apaise aussi; je 
.a^. N-'^io.ir . e xeux croire, rien 

. % - ■ »..k u^v'V *;e *v »euple. son abandon 

^ .1. ^^ ,...^^^ii liiieeiiou inèine feront 

l. ^ . ;u î ^e iexera bientôt, le 

^ x, . * ... ■ m nui ti/i komlje Ba- 

1 v . ^ îiikhii" «. e e<t là tout. 
\ .v. v'uîiivv axée ces paroles 

■■.i-iM^i iui:v>uiis doute, ce soir, 
v . ^ ..■ii-v a ian^ue de ee peuple 



Lundi H août 
V;,,» V.v-x'v »v'.-v;e v'ivo au conunen- 

Vv v \-^-v « u-n.ex^i demie, avec Mé- 
\s^ N \\ v- v.iiiix ' v ,;u . .m L>aleîiûère.Mais, 
v xv.x. ^,.v .— ., , .^ .ae t>iiv^ue indi- 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 93 

gène conduite par trois petits Canaques. Je 
monte à leur bord. C'est pittoresque d'aller 
ainsi, par une mer très calme, sur ce tronc de 
bois *. On pêche pendant le trajet. Les petits 
indigènes ont de très légères sagaies qu'ils 
lancent avec une adresse extraordinaire. 

Des palétuviers sur le rivage ; le fond de la 
mer est vaseux. 

Nous arrivons à 10 heures et demie. 

Le village est vide, car, à la moindre idée 
qui leur passe par la tête, les indigènes ca- 
lédoniens partent à l'aventure. Ils errent de 
droite et de gauche, puis rentrent au bout de 
plusieurs jours d'absence. Les femmes vont 
d'un côté, les hommes d'un autre. Parfois ce 
sont les enfants qui partent en bande, comme 
des oisillons, pour voir le monde. 

Pourtant, le chef est là, seul, au fond d'une 
vieille case. Il est hideux de lèpre. Nous lui 
faisons une visite, mais sans entrer. Il parle 
assez bien le français. 

1 La pirogue calédonienne, comme celle en usage aux Loyal fy, 
est la pirogue dite « à balancier » — c'est-à-dire presque inver- 
sable. 



94 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

C'est ici un village de pêcheurs. Il est très 
sale. 

Voici l'arbre « tabou », où sont suspendues 
les caisses éventrées ou pourries desquelles 
ont voit surgir des os humains, des crânes 
sur le sol... 

La case du nata est bien construite 1 . Le 
temple est, pour le moment, semblable à l'abri 
de Gatope qui me sert de case. C'est un sim- 
ple hangar en paille. 

Les quelques femmes qui sont rentrées au 
village se tiennent à distance et, lorsqu'elles 
veulent passer devant la case où je me trouve, 
elles marchent sur les mains et les genoux 
— pauvres créatures superstitieuses, avilies 
et craintives. 

Je désire repartir, mais impossible. La mer 
a disparu. Elle s'est retirée jusqu'à des cen- 
taines de mètres du rivage, laissant à décou- 
vert un fond de vase. 

1 Lorsque les natas de la côte Ouest veulent construire une 
case, ils se réunissent et travaillent ensemble. Mais aucun 
homme de la tribu ne leur vient en aide. Assis en cercle, les in- 
digènes de la tribu causent et regardent. Il n'en est pas de même 
sur la cùte Est et même à Koumac. 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 95 

Nous ne pouvons repartir qu'à 7 heures, 
par un superbe clair de lune. 

Tiéta et Témala { . Mardi 22 août 

Parti à 10 heures de Gatope. De Gatope à 
Voh 2 , le chemin est bon sans doute, mais 
affreusement monotone. Je loue un cheval à 
Voh. 

Un seul colon sur la route de Tiéta ; j'ai 
justement l'occasion de voyager avec lui. Il 
me fait l'effet d'un jeune homme léger, mais 
assez bon avec les Canaques. 

On traverse la rivière plusieurs fois sur un 
parcours de 8 kilomètres ; aussi est-il fort 
ennuyeux de faire la course à pied, car il faut 
à plusieurs reprises ôter chaussures et bas. 

Le village de Tiéta est assez joli et assez 
propre ; belles plantations indigènes. Ce 
n'est plus un village de pêcheurs. Je remar- 



1 Tiéta (les natas de Mare écrivent, selon leur prononciation, 
« Cetra ») : nata Waia ; — Témala : nata Sétine. 
- Voh. Hôtel Destoop. 



94 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

C'est ici un village de pêcheurs. Il est très 
sale. 

Voici l'arbre « tabou », où sont suspendue s 
les caisses éventrées ou pourries desquelles 
ont voit surgir des os humains, des crânes 
sur le sol... 

La case du nata est bien construite 1 . Le 
temple est, pour le moment, semblable à l'abri 
de Gatope qui me sert de case. C'est un sim- 
ple hangar en paille. 

Les quelques femmes qui sont rentrées au 
village se tiennent à distance et, lorsqu'elles 
veulent passer devant la case où je me trouve, 
elles marchent sur les mains et les genoux 
— pauvres créatures superstitieuses, avilies 
et craintives. 

Je désire repartir, mais impossible. La mer 
a disparu. Elle s'est retirée jusqu'à des cen- 
taines de mètres du rivage, laissant à décou- 
vert un fond de vase. 

1 Lorsque les natas de la côte Ouest veulent construire une 
case, ils se réunissent et travaillent ensemble. Mais aucun 
homme de la tribu ne leur vient en aide. Assis en cercle, les in- 
digènes de la tribu causent et regardent. Il n'en est pas de même 
sur la côte Est et même à Koumac. 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 97 

donnée à son arrivée. En revanche, il récolte 
passablement de café. En effet, il a eu la 
bonne fortune de recevoir en don, à la mort 
d'un vieux chef, une partie de sa propriété : 
bananiers, cocotiers, caféiers. Peut-être cela 
lui a-t-il été un piège. Sa femme, au con- 
traire, me paraît active et intelligente. 

Que faire dans un village vide ? Je me dé- 
cide à aller jusqu'à Témala. Oh! l'horrible 
sentier canaque, par monts, par vaux, à tra- 
vers les ravins et les ruisseaux ! C'est mer- 
veille que mon cheval puisse passer par là. 
Mais impossible de rester en selle... Et nous 
allons ainsi à pied, Sétine et moi, pendant 
plus de trois heures. Le colon nous avait 
parlé d'une demi-heure ! Nous ne sommes 
arrivés qu'à la tombée de la nuit. 

Superbe vallée, végétation tropicale. Ar- 
bres géants. Belles rivières. Nous visitons la 
tombedeTawaishiet du petit Samuel 1 . Sétine 
est très ému en retrouvant tout cela, et sa 

1 La femm î et l'enfant du nata Sétine, morts en février 1899. 
Lui-même est venu se ïemurier à Mare. 



5*8 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

case viilo et ses plantations envahies par les 
grandes herbes. 

Je remarque là quelques Canaques qui me 
paraissent intéressants, intelligents. Je fais 
observer au nata quelques plantations nou- 
velles d'un bon travail : « Oui, dit-il, main- 
tenant bons les Canaques; autrefois toujours 
la « tlemme ! » 

Visite au ehef — lépreux encore. Il parle 
assez bien le français. 11 a appelé son enfant 
du nom du nata. 

Mais il se plaint amèrement : « On Ta dé- 
pouillé de son terrain ». Voici la vérité : il 
Tu vendu pour (>()() francs et deux sacs de 
riz. Aujourd'hui, les (}()() francs sont dépensés 
en vue d'un pilou et il faut laisser ses cases, 
be*s bananiers.,, aller plus loin. L'indigène ne 
t>ail pas garder son argent. Dès qu'il en a, il 
arhèle vêlements, alcool, tout ce qui a Thon- 
neur d'arriver premier à son cerveau. 

Maintenant il est tout à fait nuit ; nous ren- 
Ironsaii petit pas par un chemin qui traverse 
de grands pâturages, où les troupeaux de 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 99 

bœufs nous regardent étonnés. II fait clair 
de lune, mais le temps est couvert. 
11 y a 8 kilomètres de Témala à Voh. 

Mercredi 23 août. 

Voici ma dernière journée. 

Elle se passera en entretiens avec mes 
natas. Je prends aussi quelques vues photo- 
graphiques. 

Mes adieux aux natas, — à cette petite co- 
lonie chrétienne ! en terre païenne. Solennité 
de cette séparation. Ils sont tout tristes. Que 
Dieu les garde ! Reverrai-jela femme de Drap *? 
Je prie Dieu avec elle. Elle est d'une mai- 
greur extrême. — « Elisabeth, as-tu peur? » 
Elle me prend la main sans répondre, me re- 
garde avec ses yeux fiévreux: « Missi, inu 
tangoko pareu... Missi, je n'ai pas peur de 
mourir ». 



1 Ils sont environ une vingtaine, en comptant natas, femmes 
et enfants. 

2 Hélas, j'avais à peine terminé ma tournée que inarrivait la 
nouvelle de sn mort ! Pauvre cher Drap, seul maintenant ! 



•r-" ■'•ti> ie _*ie r i .ni — ♦»it en 

:c :ue - T _■"• .ei'ie. ^i>ibie. «le- 
- • i ^. — u •. Le 'i : ^ » { \*-.u: re** jl te! i . 

-*- -*■■:- • ■ r Le - r r^e! »_>G.i- 



VI 
DE VOH A KOUMAG 

Ouaco 23 août. 

J'ai été de Voh à Ouaco sur un petit voilier 
indigène conduit par deux hommes de Li- 
fou. Bon vent, nous marchions à une grande 
allure. J'ai beaucoup joui de cette course : 
14 milles franchis en deux heures et demie. 

Ouaco appartient, sur une étendue de 
25,000 hectares, à une société privée (autre- 
fois Digeon et C ie , aujourd'hui Ch. Prevet 
et C ie ). Pour n'avoir pas connu cela, je me 
mets dans une sotte position. J'arrive à la 
pension alimentaire, que je prends pour un 
hôtel. Je m'installe à table, puisque c'est 

7 



98 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

case vide et ses plantations envahies par les 
grandes herbes. 

Je remarque là quelques Canaques qui me 
paraissent intéressants, intelligents. Je fais 
observer au nata quelques plantations nou- 
velles d'un bon travail : « Oui, dit-il, main- 
tenant bons les Canaques ; autrefois toujours 
la « flemme ! » 

Visite au chef — lépreux encore. II parle 
assez bien le français. Il a appelé son enfant 
du nom du nata. 

/ Mais il se plaint amèrement : « On Ta dé- 
(pouillé de son terrain ». Voici la vérité : il 
Ta vendu pour 600 francs et deux sacs de 
riz. Aujourd'hui, les 600 francs sont dépensés 
en vue d'un pilou et il faut laisser ses cases, 
ses bananiers... aller plus loin. L'indigène ne 
sait pas garder son argent. Dès qu'il en a, il 
achète vêtements, alcool, tout ce qui a l'hon- 
neur d'arriver premier à son cerveau. 

Maintenant il est tout à fait nuit ; nous ren- 
trons au petit pas par un chemin qui traverse 
de grands pâturages, où les troupeaux de 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 103 

prend mon sac photographique, et... en route 
pour Gomen, à pied. 

Il y a 25 kilomètres. Ce sera long, la jour- 
née est chaude, n'importe... tout plutôt que 
le supplice de paraître mendier. Je suis 
malheureusement obligé de laisser mon gros 
paquet : couverture de voyage et vêtements ; 
— même mes papiers pour la correspondance 
et le présent journal. Vingt-cinq kilomètres, 
c'est bien long ! Nous n'en avons fait que 
quinze et voici comment : nous avons suivi 
trop docilement le fil télégraphique, il nous 
a conduit à Téoudié ; mais peut-être trouve- 
rons-nous ici un cheval. 

Téoudié, qu'est-ce donc ? Un village cana- 
que, un centre de colonisation — plus et 
moins, une brigade de gendarmerie et... le 
câble 1 . 

Le câble, et, tout à coup, il nous semble 
«que nous voilà à deux pas du monde civilisé, 
•de l'Australie, de la France. 



1 La Nouvelle-Calédonie est reliée à l'Australie par un câble 
télégraphique. Pour la France, le coût des dépêches est de 6 fr.9*> 
le mot, par la voie de Turquie et Singapore. 



J 00 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

Pauvre cher Drap ! Que Dieu lui soit en 
aide! C'est une âme excellente, sensible, dé- 
licateet, je crois, vraiment consacrée à Dieu. 
Adieu, pauvre petit îlot aride et triste ! O Ga- 
tope, puisses-tu fleurir un jour! 






102 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

l'heure du repas. Mais je m'aperçois, à l'ac- 
cueil étonné de mes voisins, que décidément 
ce je n'y suis pas ». A la fin du repas, tout 
s'explique. II eût fallu une autorisation du 
directeur ! 

Gomment en sortirai-je à présent ? Im- 
possible de louer un cheval pour poursuivre 
ma route. Heureusement que j'ai pris avec 
moi le nata Waziarim. A deux, nous finirons 
bien par nous en tirer. A demain donc, car 
« à chaque jour suffit sa peine. » 

J'écris dans une petite chambre en bois... 
de la Société privée toujours ! Cette chambre 
est peinte en gris : décidément, tout est 
gris ! 

Jeudi £4 août au matin. 

Recherche d'un cheval : on me prévient 
que c'est presque impossible, que le direc- 
teur n'arrivera que dans une ou deux heures. 
Ah oui, la belle galère ! 

Je prends mon sac de voyage, Waziarim 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 107 

désert ! Moustiques *, puces, légions achar- 
nées, sans pitié, sans trêve... oh, non ! 

Le jour est enfin venu. La matinée se passe 
en courses inutiles pour trouver un moyen 
de locomotion 2 , cheval ou bateau. 

Rien, rien. 

Il a plu dans la nuit. Je crois n'avoir jamais 
tant vu de boue. Il faut se déchausser pour 
passer les rivières, faire des bonds prodigieux 
sur les flaques d'eau. 

Causerie avec le nata Nidoïch, puis avec le 
colon. La situation de la tribu est grave. Où 
ira-t-elle? Elle se dispersera probablement 3 et 
le nata, que fera-t-il ? Grave problème. 

Il est midi. Il faut partir, encore et tou- 



1 Les moustiques sont une plaie en certaines régions de la 
Calédonie. On ne s'en préserve que par la fumée. Certaines per- 
sonnes, pour lire ou écrire, s'enveloppent dans un moustiquaire. 
J'ai vu des colons se mettre les jambes dans un sac avant de 
manger. On double de cuir les chaises non rembourées... et, som- 
me toute, rien n'est efficace, qu'une forte dose de patience. 

2 En Calédonie, un cheval est indispensable pour quiconque 
doit un peu voyager. La question des voyages sera une des plus 
réelles difficultés du missionnaire calédonien. Il doit nécessaire- 
ment être un cavalier ou le devenir. 

3 J'ai pu m'entretenir avec le Gouverneur à ce sujet. Il ma 
assuré que l'espace laissé à la tribu était plus que suffisant. 
Depuis lors, les lettres du nata m'ont annoncé que la tribu sem- 
blait se reformer et se grouper. 



104 EN NOUVELLE-CALEDONIE 

Quelle réception cordiale et charmante ! 
M, Cacot, le syndic de l'Immigration, chargé 
des affaires indigènes en l'absence du chef 
de service, m'avait précédé et ouvert la voie. 
Je suis un peu attendu. Quelques mots font 
le reste. 

MM. C. etR., deux jeunes télégraphistes, 
m'invitent à diner, à coucher même: non, 
je veux partir après le repas. M. R. m'accom- 
pagnera jusqu'à Gomen, pour me montrer le 
chemin. 

Et nous allons, nous allons, le long des 
champs de niaouli 1 , sur les coteaux arides. 
Voici la mer, voici des marécages où nous 
enfonçons. Voici des canards sauvages, des 
longs-cous, des perruches même, qui s'envo- 
lent avec de longs cris aigus. Ruisseaux, 
marécages, sentiers boueux et enfin, champs 
fraîchement défrichés, — nous voici arri- 
vés. 



1 Niaouli — ce que M. Jean Carol, dans ses souvenirs devoyage 
en Nouvelle-Calédonie, appelle « la forêt blanche ». L'arbre 
calédonien par excellence, à la feuille parfumée, ressemblant à 
celle de l'olivier. L arbre à thé des Australiens. 



VII 
A KOUMAC 




A Ko u mac. — Masques de guerre. 

Koumac. Samedi 26 août. 



M 



e voici reposé, bien reposé. 

Mais les chemins sont devenus impra- 



110 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

ticablcs et la tribu est à près d'une heure, au- 
delà des marécages, du côté de la mer. Que 
faire ? J'attends. J'utilise mon temps pour 
rendre visite au délégué de l'Administration, 
M. L..., homme aimable, bien disposé pour 
notre œuvre. Il rend le meilleur témoignage 
aux natas. 

Voilà Sétéfano, nata à Poumé et Ouéde* 
nata à Koumac. Bons amis, j'ai du plaisir à 
les voir. 

Mais ils m'annoncent que les chemins sont 
impossibles. Il faut, paraît-il, prendre ce mot 
à la lettre. Je me tiendrai donc coi, mor- 
tellement ennuyé de ne rien faire et de ne 
rien voir venir. Ce dernier « rien », c'est tout, 
car c'est mon paquet resté en arrière : donc, pas 

de vêtements de rechange, pas de papier 

Enfin, je finis par découvrir une feuille blan- 
che et j'écris une lettre. 

Dimanche 27 août. 

La pluie a, cette nuit, redoublé d'intensité. 
Ce matin, il y a une accalmie. Je veux, à tout 



EN NOUVELLE-CALEDONIE 111 

prix, me rendre à la tribu. Il le faut. Mais que 
d'eau, que d'eau ! Je me hisse sur le dos de 
mon pauvre nata, qui a de l'eau jusqu'à mi- 
corps et delà vase argileuse jusqu'aux genoux. 

Enfin, après trois quarts d'heure d'efforts 
désespérés, nous arrivons. 

Une bonne petite case : c'est la demeure 
du nata. Tout mon monde y est rassemblé: 
Sétéfano et sa femme, Waziarim, Nidoïch, 
Washitine et sa femme, et enfin Pitre, qui 
arrive tout trempé, avec mon paquet. 

Je déjeune. On a fait les choses magnifi- 
quement. 

Voici quelques Canaques : chef à la veste 
rouge, hommes et jeunes filles du village. 
Tout ce monde va et vient, convenablement 
vêtu. C'est vraiment un heureux contraste 
avec ce que j'ai vu précédemment. Je vois 
aussi avec plaisir que la femme ne se cache 
pas comme une esclave. Les visages sont plus 
ouverts. On croirait même que la teinte est 
plus claire: oui, un rayon de soleil est passé 
par là. 



«>irVQ^2njUl 



— raffinais 




Vv'.< "tu* . 



■i.-t:xr .'.ni-TTii mjrUMt*. 



sont six: 2 do Pou me. :i de »jama. I de 
Kounuu*. Ceux de Pou me me frappent par 
leur air vraiment sérieux et intelligent. Les 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 113 

autres sont assez âgés et leur figure porte les 
traces d'un long temps de ténèbres. 

Je les interroge, je prie avec eux. 

Puis, la réunion générale, qui groupe une 
cinquantaine de personnes. Tous les indi- 
gènes qui habitent de l'autre côté de la rivière 
n'ont pu venir. 

Les hommes sont la majorité. 

Je parle de l'aveugle guéri, Bartimée. Je dis 
notre désir, notre amour de frères : nous vou- 
drions les conduire sur le chemin, tout lu- 
mière, qu'est Jésus... 

Je parle en maréen, c'est la première fois. 
Ouède me traduit dans la langue de Koumac 1 . 
Washitine parle ensuite. Puis viennent les 
baptêmes. Ouède fait la prière. 

Il y a eu aussi deux baptêmes d'enfants : 
Flora Sétéfano et Watiti Washitine. 

A 2 heures, service de Sainte Cène pour 
les natas et les nouveaux baptisés. 



1 Voir ci-après, p. 236, le « spécimen des dialectes calédoniens ». 
Le dialecte de Koumac n'est plus le même que celui de Voh. 



114 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

Je suis heureux de parler à cet auditoire. Je 
me sens en communion avec eux. 

Je parle sur la guérison de l'enfant démo- 
niaque, ce Cette sorte de démon ne sort que 
par la prière et le jeûne. » N'est-ce pas cela 
aussi, pour le démon du paganisme, surtout 
lorsqu'il s'est doublé de celui de l'alcool? 

Et ce culte de Sainte Cène, n'était-il pas 
comme une prise de possession? Non pas seu- 
lement de Christ par les siens, mais de cette 
partie de la Nouvelle-Calédonie pour le Christ ? 
Nous avons là, sur cette terre de Koumac, 
pour la première fois sans doute, célébré le 
souvenir de la mort de notre Maître — et de 
sa vie. 

Entretiens avec les natas. Décisions di- 
verses. Nous parlons de leurs difficultés, du 
futur missionnaire... Dieu hâte son arrivée! 
Nos amis l'attendent et nos pauvres tribus en 
auraient un si grand besoin ! 

Il doit être un homme aimable, mais il doit 
être surtout un vaillant et volontiers je me,t- 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 115 

trais sur lui les trois mots par lesquels le 
pasteur Ch. Wagner a désigné trois de ses 
livres : jeunesse — vaillance — justice. 

Koumac Lundi soir 28 août 

Me voici encore seul : je passe en revue 
les événements du jour. 

Matinée de réflexions, de combinaisons, de 
préparatifs divers. J'écris quelques lettres. 

1 heure. Je me rends à la tribu. Nouveaux 
sauts de géant sur les ruisseaux fangeux et, 
lorsque le marécage est trop large ou trop 
profond, je fais le singe sur le dos des Cana- 
ques. Quelle boue ! 

J'essaie quelques photographies. 

— « Il faut voir le grand chef, » me dit-on. 

— « Est-ce loin ? — Non, c'est tout près. » 
Oh, ces Canaques ! Près d'une heure à 

travers des marécages! Sétéfanome porte, en 
su qualité dm géant ; mais il s'embourbe jus- 




116 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

Visite au chef. Homme vraiment intéres- 
sant : le premier indigène baptisé, ainsi que 
sa femme. 

Retour parmi les fondrières et causerie 
avec les natas. Je résume : 

Lèpre. Voici les chiffres qui me sont don- 
nés, il sont certainement au-dessous de la réa- 
lité : Gomen 2, Païta 3, Koumac 1, Né- 
jama 5, Poume 2. Ces lépreux vivent avec le 
reste du peuple et la contagion se répand. 
D'ailleurs, la lèpre n'est pas aussi contagieuse 
qu'on a pu le dire ; mais un contact journa- 
lier, une promiscuité quotidienne et surtout 
une saleté qui n'a pas de nom, sont une con- 
dition plus que suffisante pour la libre propaga- 
tion de la maladie. Quelques blancs — par 
leur mauvaise conduite souvent — en sont 
atteints. 



Ivrognerie. Un mot résume la situiUî 
le même pour toutes les tribus: elle 
partout. Et presque partout la femme, lo 





SB* 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 119 

qu'elle le peut, boit autant que l'homme. Tous 
les chefs, à quelques exceptions près, en sont 
là, et donnent un déplorable exemple. 

Libérés. Ils sont partout, eux aussi, vivant 
surtout au milieu des tribus et toujours à leurs 
dépens. Vente d'alcool, marchés inqualifia- 
bles: par exemple, toute une récolte de co- 
prah { pour deux ou trois bouteilles de tafia. 

Autorités. Les autorités sont favorables et 
bienveillantes pour les natas et leur œuvre. 

Pour Gomen et Païta : gendarmerie à 
Téoudié. 

Pour Koumac et Néjama: commissaire de 
police de Koumac. 

Pour Pou me : gendarmerie de Ouégoa. 

Puisque je parle ici des autorités, que je 
cite un fait : 

Les « Pères » ne sont pas parmi les auto- 



^ Qn m' a cité plusieurs cas de ventes semblables. Lorsque Tin- 
alcoolique, ;i *-* fatalement voué à la spoliation — 




120 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

rites, mais ils essaient... Or donc, un de ces 
messieurs arrive, le 23 octobre, dans la tribu 
de Koumac et interpelle le nata : 

« Taio, qu'est-ce que j'entends ? Il paraît 
que tu troubles cette tribu !... Qui t'en a 
donné l'autorisation ? 

— - Le missionnaire et l'administration ! 

— Tu n'as pas à travailler ici ; c'est 
mon travail, à moi. 

— Les chefs et la tribu m'ont appelé ici ; 
donc mon devoir est d'y travailler, répond 
fort sagement le nata. De plus, mon mis- 
sionnaire est venu jusqu'ici et il a approuvé 
mon travail. 

— Eh ! bien, dit le Père, reste, si cela te 
plait; souviens-toi seulement qu'il faudra me 
donner une redevance — car tout ceci est à 
moi. )) 

Le cher « bon Père ! » Il perdra sa peine 
avec mes natas, car ils sont têtus, nos Ma- 
réens... j'en sais quelque chose ! 

Cultes. Les réunions du dimanche sont, à 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 121 

peu de chose près, dans le même ordre et aux 
mêmes heures qu'à Mare, c'est-à-dire: 9 heu- 
res, les enfants; 10 heures, culte pour adul- 
tes; 2 h., enfants ; 3 h., adultes. 

Plusieurs ont la prière matin et soir, tous les 
jours. 

Rencontres mensuelles pour les quatre 
natas de Gomen et Koumac, avec Sainte 
Cène. — Poume étant trop éloigné, Sétépha- 
no est donc seul. Mais je leur ai dit de se 
réunir tous au moins une fois Tan. 

Baptêmes. Jusqu'ici, dans le district, onze 
personnes baptisées : quatre à Koumac, 
trois à Néjama, deux à Gomen, deux à 
Poume. 

Il y en aura prochainement à Païta. 

A Poume, plusieurs femmes seraient en 
état de recevoir le baptême ; mais il y a une 
difficulté spéciale. Le nata fera pour le mieux. 

ttÉMftjjj^murhien des questions, le mis- 
sioÉJ^^^^^^^^B >era lui-même et don- 



122 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

nera des règles : jusque-là s'en tenir aux ha- 
bitudes et coutumes de Mare. 

Mais je recommande aux natas: 

la propreté pour eux et leurs enfants ; 
la politesse envers fonctionnaires et colons, 
la plus grande moralité ; ^ 

pas d'alcool, sans aucun prétexte ; 
pas de tabac — comme à Mare du reste 1 . 
L'exemple! lisseront puissants par l'exem- 
ple. Je prie avec eux, et nous nous séparons. 
Waziarim me laisse. Il va s'en retourner dès 
demain. Nidoïch et Pitre partent aussi. 

Voici, en quelques mots, la caractéristique 
des nata. 

Nidoïsh : peu spirituel, mais aimable, em- 
pressé. — Est-il véridique? 

Pitre : nature effacée, timide, mais bien 
disposée. 



1 A Mare, il est interdit aux natas de fumer. C'est une règle 
très ancienne, qui date sans doute du premier missionnaire. Il 
n'en est pas de même à Lifou. 





EN NOUVELLE-CALÉDONIE 123 

Ouède: un homme habile, travailleur. Rem- 
plaçant peu de spiritualité par beaucoup de 
zèle. Intéressé. 

Washitine: moins habile, mais plus franc. 
Bonne nature. 

Sétéfano : instruit, adroit, peut avoir des 
moments d'entêtement ; mais reste cepen- 
dant bien supérieur aux autres. Habile char- 
pentier. 



Une grande et grave question me préoc- 
cupe, pendant que je m'en retourne à la sta- 
tion. Devant les progrès de la colonisation, 

l'indigène doit reculer, reculer toujours 

Mais le nata, qui travaille dans la tribu, doit 
partager son sort. Il a travaillé, lui : temple, 
case, cultures... que devient tout cela? C'est 
décourageant. 

Ainsi Gomen : plus de terre, plus de case, 
plus de temple ; que fera le nata? Le peuple 
se disperse. 

Le Gouverneur ma concédé, pour chaque 
nata, dmxhcc tares de terrain. Le mission- 



124 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

naire qui viendra devra s'occuper de cela im- 
médiatement et faire régulariser ces con- 
cessions. 

La question des moyens de communication 
me préoccupe aussi. Sétéfano a de nombreu- 
ses îles à visiter, et il n'a pas de bateau. Il 
m'interroge à cet égard : je réfléchirai. 







VIII 
DE KOUMAC A HOUAILOU 



Mardi 29 août. 

Départ de la station à 7 heures 1/2. Arri- 
vée à 8 heures 1/2 à Néjama, la tribu où 
travaille Washitine. 

Case très bien faite, propre. Temple sem- 
blable à celui dcKoumac. Tandis qu'à Gatope, 
Ujo, Voh, etc., personne n'aide les natas 
à construire leurs cases, il n'en est plus de 
même à Roumac et dans les tribus environ- 
nantes. Je visite le village — mais les cases 
en sont très dispersées. 

Nous reprenons notre course, 
e dis « nous », soit : Washitine et moi. 



126 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

Dans ces régions, où les chemins ne sont 
guère que des sentiers à peine tracés, où les 
maisons d'habitation sont rares — quand il y 
en a — , il est peu prudent de voyager seul, à 
cause des libérés et surtout des évadés qui 
tiennent la brousse. Cependant, pas un ins- 
tant dans tout mon voyage, je n'ai eu la 
moindre alerte. 

Notre butest Ouégoa,à 49 kilomètres. Heu- 
reusement que j'ai pu me procurer un che- 
val. 

Chemin assez monotone, encombré par les 
arbustes et les grandes herbes, raviné pres- 
que partout. On traverse un nombre incalcu- 
lable de ravins, de ruisseaux, et, quant aux 
collines à franchir, mieux vaut ne pas es- 
sayer de compter. 

Certains ruisseaux sont absolument déli- 
cieux, bordés de fougères, de lianes, de 
sicas. Pas un être humain, pas une cabane, 
et l'on va ainsi, de colline en colline, pen- 
dant près de 47 kilomètres. 

Arrivé sur la hauteur où l'on franchit la 



EN NOUVELLE-CALEDONIE 



127 



ligne de faîte, on découvre, comme en un 
vaste panorama, toute la vallée du Diahot 1 
jusqu'à la mer. C'est vraiment beau. 

Sur le Diahot, un bac (gratuit) transporte 
aisément piétons et cavaliers. Voici Ouégoa, 
ou, plus exactement, son débarcadère, le 
Caillou. C'est là que je descends à l'hôtel. 

A Ouégoa même se trouve une gendarme- 
rie, une commission municipale, un bureau 
de poste. Le centre est mixte, c'est-à-dire, 
pénitentiaire et agricole. 

Mercredi 30 août. 

Me voici prisonnier. Le « Saint-Antoine » 
n'arrivant que demain à Pam, il est inutile 
d'y descendre aujourd'hui. Visite au centre 
d'Ouégoa, à la gendarmerie, à la poste. 

Conversations intéressantes. Vraiment, la 
brousse 2 n'est pas aussi dépourvue que je 
l'aurais cru. 

1 Le Diahot est le plus grand fleuve calédonien : c'est même le 
seul. Il a loi) km. environ. Les autres cours d'eau ne sont 
guère que des rivières. Diahot, en langue indigène, signifie 
« gggfg^givière ». 

c'est la désignation communément em- 
►tout ce qui n'est pas le chef-lieu. 




128 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

Il ne me reste ensuite qu'à m'enfermer 
dans le joli petit kiosque qui me sert de 
chambre, et là, à écrire. C'est ce que je fais. 

Jeudi 31 août. 

Départ pour Pam, en bateau, sur le Diahot. 
M. Cacot fait le voyage avec moi. Jolie des- 
cente sur le fleuve. Déjeûner sur un îlot — il 
faut nous enfermer pour échapper aux mous- 
tiques. 

Voici Pam, port de la vallée du Diahot, 
bureau de poste et télégraphe. Nous explo- 
rons les alentours : c'est assez triste. Seule, 
la mer est toujours belle. 

Il faut se résigner à coucher à Pam : le ba- 
teau n'arrive pas. 

Vendredi J ev septembre. 

M. C. part au petit jour pour visiter les 
tribus qui avoisinentla mine Pilou. 

Le « Saint-Antoine » est en vue à (5 heures. 
Ce vapeur a des formes moins élégantes que 



H 



EN NOUVELLE-CALEDONIE 



129 



le « Saint-Pierre », mais il est très conforta- 
ble à l'intérieur et me semble plus propre. 





Dnns lit haie di Pam (Vue prise du bateau). 

îitaine X..., que Ton dit bigot, et que 

hersant et pieux — sans trop 

mis avons ensemble sur la pas- 



130 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

serelle supérieure de très longues conversa- 
tions sur des sujets religieux. 

Le premier mécanicien devient bientôt 
pour moi une aimable connaissance et cela 
grâce... au Congo ! Il a été quelque temps 
mécanicien sur 1' «Avant-Garde », qui des- 
sert les postes de TOgowé. Il connaît très 
bien MM. Allégret et Teisserés. 

La côte est monotone. Les montagnes se 
dressent abruptes et sombres. Du reste, le 
temps est gris. 

Voici Oubatche. Voici Hienghène, connu 
par ses « Tours Notre-Dame. » Sévères, impo- 
santes dans leur amas sombre de roches noir- 
cies, ces tours, œuvre de la nature, vues 
d'un certain endroit — et avec de la bonne 
volonté — ressemblent quelque peu à leurs 
homonymes de Paris. 

Nous mouillons à Tipindjié. Mer calme. 

2 septembre. 
Au petit jour, nous chargeons 205 sacs de 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 131 

café — soit plus de 2,000 tonnes... De petits 
Chinois bizarres se démènent comme des fous 
et font un travail inouï... 

Touho, Wagap, Ponérihouen : à chaque 
mouillage, un ou plusieurs « bons Pères » 
montent à bord. Ils sont tous des familiers 
du capitaine. 

Il nous est impossible d'arriver à Houaïlou 
avant la nuit. On mouille n'importe où. Il n'y 
a aucun roulis. La côte Est est beaucoup plus 
sûre que la côte Ouest. On peut constamment 
naviguer à l'abri des récifs. 







IX 
PREMIER SÉJOUR A HOUAILOU 

Dimanche 3 septembre. 

Déjà vers 4 heures 1/2, nous sommes en 
route. Vers 5 heures, de faibles lueurs 
annoncent le jour. Le temps reste nuageux. 
Je débarque à 6 heures avec le canot chargé 
du courrier. II n'y a pas de barre. On re- 
monte la rivière * aisément, quoique à marée 
basse. 

Voici le village : quelques maisons épar- 
ses le long d'une route ombragée. Les en- 
fants du nata sont là — ils vont m'annon- 
cer à la tribu. 




Boa-Ma, qui se jette dans la mer par trois bras, dont 
vigable pour les barques de pêrhe ou les chalands 



134 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

Je descends à l'hôtel Renevier — ancien 
hôtel Girard — et j'attends Kanéné h 

Pour ne perdre aucun instant, je fais une 
visite au commandant du poste militaire, 
l'adjudant A... charmant, aimable : causerie 
facile et attrayante. Il s'intéresse beaucoup 
à notre œuvre. Il avait même, pendant un 
temps, essayé de donner des leçons de fran- 
çais aux natas. 

Voici mes natas : Jeimes, Kanéné, et quel- 
ques hommes de la tribu. 

Mon courrier est là aussi. Quel bonheur 
d'avoir des lettres ! Je me réfugie dans ma 
chambre pour lire. 

A 1 heure, je me rends à la tribu, dis- 
tante du centre européen de 15 à 20 mi- 
nutes. 

Je remarque que, sur cette côte, les cases 
sont construites un peu différemment. Les 



1 Kanéné — ancien nata u Nouméa, actuellement nata à Mare. 
Connaît les trois langues de Ouvéa, Lifouet Mare. Je l'avais pris 
avec moi comme interprète auprès des natas de Houaïlou, qui 
sont de Lifou et d'Ouvéa. Il m'a rejoint directement à Houaïlou. 




* 



1 




EN NOUVELLE-CALÉDONIE 137 

hommes me paraissent plus sains, plus intelli- 
gents. 

Visite à la case de Jeimes, à celle du chef 
Mindia. Zikoziko arrive — le bon petit vieux ! 
Et, avec lui, une foule de braves gens endi- 
manchés et très propres, des femmes, des 
enfants. 

Voici l'heure du culte. Kanéné et moi par- 
lons à un auditoire très attentif. 

Le temple est très simple, en paille tou- 
jours. Il existe quelques chants, tout un 
petit recueil manuscrit. 

Un spectacle s'offre à mes regards, au retour 
de ce culte. 

Je viens de quitter mes braves gens endi- 
manchés : les hommes avec de vrais com- 
plets, les femmes avec de vraies robes. . . Voici 
que, tout à coup, je me trouve en présence des 
païens du village qui rentrent des champs. 
D'abord, marchant en tête du cortège, un 
grand sauvage, tout nu, les cheveux en brous- 
saille, la sagaie à la main. Derrière lui, despo- 
tes, tatouées et flétries, chargées de lourds 



138 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

fardeaux d'ignames et de taros — et, pour 
tout vêtement, la courte ceinture en herbes 
fines. 

Oh, quel contraste ! 

J'aurais dû m'y attendre, et voici que je suis 
tout interdit, comme un homme qui lirait le 
soir et auquel tout à coup on éteindrait la 
lampe. 

Ainsi donc, le vrai paganisme se maintient, 
se perpétue, semblable à lui-même, malgré la 
civilisation toute proche et malgré l'exemple 
de la fraction du peuple devenue chrétienne. 

Je rentre à l'hôtel réfléchissant à ces 
choses. 

Je me replonge dans la lecture de mes chè- 
res lettres — les premières reçues depuis 
près d'un mois... 

Lundi matin, 4 septembre. 

Nous partons de bonne heure, à pied. Quel- 
ques jeunes gens, avec Zikoziko et Kanéné, 
m'accompagnent. 



DISTRICT t-iHOW'lLOU 



ï Templt «t nata 

i j\ 
li Nombre dinncx*» 

• Tnbu qui Jeun un nita 




140 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

Arrêt à trois kilomètres de Houaïlou, chez 
M. Girard. 

M. Girard, d'origine suisse, a passé à peu 
près toute sa vie en Calédonie. Protestant, 
très bienveillant pour les indigènes, il suit 
avec grand intérêt l'œuvre de mission parmi 
les Canaques. 

Le bon, le généreux M. Girard ! Il m'ac- 
cueille comme un ami, comme un hôte attendu 
et désiré. Il comble mes Canaques de pain, 
de conserves, de provisions de route. 

Hohane, le nata de Nediwa, vient à notre 
rencontre. C'est un Ouvéa. Figure amaigrie, 
très noire. Physionomie intéressante, origi- 
nale. Il me fait l'effet d'être timide. 

La route où nous marchons, et qui va 
d'Houaïlou à Bourail, est agréable. Elle suit 
la rivière aux mille détours. Certains pay- 
sages sont extrêmement jolis. 

Nous passons près de la station S., dont le 
gérant est, paraît-il, protestant. 

A 14 kilomètres de Houaïlou, voici le vil- 



i 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 141 

lage de Néchakoya. On connaissait notre ar- 
rivée. Voici le nata Jacobo, les chefs, les pro- 
testants, et même quelques catholiques. Plus 
loin, accroupis sur le sol, les païens nous re- 
gardent curieusement. Encore là, quel con- 
traste entre ces gens à peu près nus, têtes 
ébouriffées, vrais sauvages, et nos gens, 
à la figure réjouie, nos gens, qui chantent et 
qui, dans un instant, écouteront au temple, 
dans une attitude recueillie, le message de 
paix ! 

Et je ne puis m'empêcher de penser au dé- 
moniaque ce guéri, vêtu et dans son bon 
sens. » 

Voici une nouvelle surprise : c'est le tem- 
ple. Un superbe travail, en écorcede niaouli 
et paille. Il est élevé sur remplacement de 
l'ancienne case à pilou. Je n'ai pas vu — 
même à Mare, où pourtant Ton ne travaille 
pas mal, — un simple temple en paille et 
bois où se trouvent ainsi réunis le confor- 
te joli, l'aération, la solidité — en 




142 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

un mot tout ce qu'il faut à un temple indi- 
gène dans nos pays chauds. 

La case du nata est très simple, mais pro- 
pre. 

Baptiste — un nom à retenir — chef de 
Gondé, est là aussi. Jeune homme intéres- 
sant, parlant très bien le français. C'est lui 
qui fait l'intérim de grand chef pour la vallée 
de Houaïlou, en l'absence de Mindia — 
ou Mindja, le grand chef de Houaïlou, interné 
en ce moment à Nouméa, pour cause d'ivro- 
gnerie et de delirium tremens. 
Repos, culte, chant. 

On fait sortir un lépreux du temple. C'est 
une scène pénible — mais il est bon qu'on 
veille à cela. 

Un petit détail encore, qui, pour moi, revêt 
une signification touchante. Sur un poteau, 
devant le temple, on a dressé une vieille po- 
terie fendue, un vase très ancien et d'un 
style grossier, mais on l'a empli de terre et 
on y a planté des fleurs. C'est si joli ainsi ! 
Vieille tribu canaque, grossière et perdue 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 143 

dans le péché, Christ t'a retrouvée, et mainte- 
nant, replacée dans le temple de Dieu, tu peux 
fleurir à sa glaire ! Poterie d'argile, mais 
choisie par le maître — quel est celui des 
serviteurs de la maison auquel le Seigneur 
dira : ce Toi, va arroser mes fleurs du vieux 
vase fendu? » 

Il est deux heures : nous devons penser 
au retour. Le chef m'a fait chercher un 
cheval. 

Nous laissons bientôt la route à notre droite, 
nous dirigeant vers la boucle que forme la 
rivière. 

Nous marchons longtemps, à travers des 
plantations à l'européenne. Enfin voici le vil- 
lage de Nediwa. Très petit temple, mal cons- 
truit, mal aéré. On s'y empile. 

On chante frénétiquement — c'est à se bou- 
cher les oreilles. 

Beaucoup d'enfants. 

Je remarque un jeune homme de 16 
me paraît désireux de s'instruire. Il f 



14ï EN NOUVELLE-CALEDONIE 

son ardoise, comme à l'école. Son nom est 
Maraba. 

Le lendemain de ce jour, la mère et le frère 
aîné du jeune homme (le père est mort) me 
faisaient offrir Maraba. Et... je l'ai pris avec 
moi à Mare. Je vais essayer de le dégrossir, 
de lui apprendre à lire, à écrire et, plus tard, 
nous verrons ce qu'il peut faire. 

Voici le soir, Houaïlou est à 7 kilomètres. 
Je reviens en traversant deux fois la rivière. 
Je m'arrête encore quelques instants chez 
M. G. 

Ma journée est terminée. Et maintenant, 
dans ma modeste chambre d'hôtel, je réunis 
ici mes souvenirs. 

Mardi 5 septembre, matin. 

J'aurai plus de temps aujourd'hui. Je vais 
en profiter pour quelques visites. 

1° A la gendarmerie. Le brigadier parle peu, 
mais dit qu' « il n'a pas à se plaindre des 
natas — au contraire. » Mais le français... le 
français ! C'est la plainte constante des fonc- 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 147 

tionnaire à l'égard des natas. Quelques caté- 
chistes de la côte Ouest connaissent quelques 
mots de français. Mais sur la côte Est... rien, 
rien. Par contre ils savent passablement 
d'anglais et de « biche-la-mar. » 

2° Au fort, ou poste militaire. En compagnie 
de l'adjudant, j'étudie les cartes de l'arron- 
dissement. 

Au retour, l'adjudant me fait visiter la 
« maison de l'Arrondissement 1 . » On pour- 
rait en faire la future résidence du mission- 
naire. La chose est vraiment possible et me 
paraît même excellente. Je reviens plein de 
cette idée. 

Les natas m'attendent. Nous allons à 
Waraï : c'est à li kilomètres. Il faut traverser 
la rivière de Houaïlou, le Boa-Ma, et un autre 
bras de rivière ; mais deux bacs rendent la 
chose facile. II est plus ennuyeux qu'utile 

;elée parce que, autrefois, chaque chef-lieu d'arron- 

administrateur chargé des affaires indi- 

ppeléc « Maison de l'Arrondisse- 

'«s que trois administrateurs char- 




148 



EN NOUVELLE-CALEDONIE 



d'avoir un cheval avec soi pour cette petite 
course. 

Quelques colons sont établis le long du 
chemin de la tribu. 

Belles caféeries. 

La tribu me paraît assez nombreuse. Le 
temple est trop petit, on y étouffe. Oh! les 
odeurs qui s'échappent de cet amoncellement 
de corps *. 

Dans la foule, j'aperçois deux ou trois lé- 
preux. Beaucoup de femmes. 

Le nata Joané est un Ouvéa. Sa maison et 
le terrain qui l'entoure, tout cela est d'une 
rigoureuse propreté. 

La physionomie de ce nata a quelque chose 
de particulier ; le regard est lumineux d'intel- 
ligence et brille lorsqu'il parle. Il traduit aisé- 
ment, Ranéné. Je m'exprime soit en français, 
soit en Mare ; Kanéné traduit en Lifou ; Joané 
traduit, à son tour, en dialecte de Houaïlou. 



1 Un parfum ocre, qui caractérise nos indigènes océaniens. 
Tous ne le possèdent pas au même degré. Mais il m'est parfois 
impossible de me pencher sur l'épaule de certains de mes élèves 
pour examiner leur travail : ils sont par trop odorants. 



EN NOUVELLE-CALEDONIE 



149 



A quelque distance sont les païens. 

Oh, la puissance de l'exemple! L'attitude, 
la coiffure, les cheveux, les vêtements de 
ces gens qui m'entourent sont transformés. 

Et comme ils écoutent! 

Plusieurs connaissent le français : ainsi, 
l'interprète Maurice. 

Je retourne a Ilouaïlou après le culte, 
non sans avoir désigné remplacement du nou- 
veau temple, qui doit remplacer l'ancien, dé- 
cidément trop petit. 



L'après-midi, je fais seller mon cheval et, 
d'un saut, me voici chez M. G. 

J'y arrive tout plein de mon idée. Nous en- 
trons aussitôt en matière. Je lui expose mon 
plan pour la maison de l'Arrondissement. Il 
croit la chose faisable. 

F., l'homme d'affaires de M. (}., nous aide 
de ses conseils. La maison, dans l'état où elle 
8e I rui i V fi a cluelIcnicuLa peu de valeur (VMM) 
i )\\ nr viuf ^'iièiv d acqué- 




148 



EN NOUVELLE-CALEDONIE 



d'avoir un cheval avec soi pour cette petite 
course. 

Quelques colons sont établis le long du 
chemin de la tribu. 

Belles caféeries. 

La tribu me paraît assez nombreuse. Le 
temple est trop petit, on y étouffe. Oh! les 
odeurs qui s'échappent de cet amoncellement 
de corps *. 

Dans la foule, j'aperçois deux ou trois lé- 
preux. Beaucoup de femmes. 

Le nata Joané est un Ouvéa. Sa maison et 
le terrain qui l'entoure, tout cela est d'une 
rigoureuse propreté. 

La physionomie de ce nata a quelque chose 
de particulier; le regard est lumineux d'intel- 
ligence et brille lorsqu'il parle. Il traduit aisé- 
ment, Kanéné. Je m'exprime soit en français, 
soit en Mare ; Kanéné traduit en Lifou ; Joané 
traduit, à son tour, en dialecte de Houaïlou. 



1 Un parfum acre, qui caractérise nos indigènes océaniens. 
Tous ne le possèdent pas au même degré. Mais il m'est parfois 
impossible de me pencher sur l'épaule de certains de mes élèves 
pour examiner leur travail : ils sont par trop odorants. 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 149 

A quelque distance sont les païens. 

Oh, la puissance de l'exemple! L'attitude, 
la coiffure, les cheveux, les vêtements de 
ces gens qui m'entourent sont transformés. 

Et comme ils écoutent! 

Plusieurs connaissent le français : ainsi, 
l'interprète Maurice. 

Je retourne à Houaïlou après le culte, 
non sans avoir désigné l'emplacement du nou- 
veau temple, qui doit remplacer l'ancien, dé- 
cidément trop petit. 

L'après-midi, je fais seller mon cheval et, 
d'un saut, me voici chez M. G. 

J'y arrive tout plein de mon idée. Nous en- 
trons aussitôt en matière. Je lui expose mon 
plan pour la maison de l'Arrondissement. Il 
croit la chose faisable. 

F., l'homme d'affaires de M. G., nous aide 
de ses conseils. La maison, dans l'état où elle 
se trouve actuellement, a peu de valeur (4,000 
francs peut-être.) On ne voit guère d'acqué- 
reur possible. 

10 



148 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

d'avoir un cheval avec soi pour cette petite 
course. 

Quelques colons sont établis le long du 
chemin de la tribu. 

Belles caféeries. 

La tribu me paraît assez nombreuse. Le 
temple est trop petit, on y étouffe. Oh ! les 
odeurs qui s'échappent de cet amoncellement 
de corps *. 

Dans la foule, j'aperçois deux ou trois lé- 
preux. Beaucoup de femmes. 

Le nata Joané est un Ouvéa. Sa maison et 
le terrain qui l'entoure, tout cela est d'une 
rigoureuse propreté. 

La physionomie de ce nata a quelque chose 
de particulier; le regard est lumineux d'intel- 
ligence et brille lorsqu'il parle. Il traduit aisé- 
ment, Ranéné. Je m'exprime soit en français, 
soit en Mare ; Ranéné traduit en Lifou ; Joané 
traduit, à son tour, en dialecte de Houaïlou. 



1 Un parfum acre, qui caractérise nos indigènes océaniens. 
Tous ne le possèdent pas au même degré. Mais il m'est parfois 
impossible de me pencher sur l'épaule de certains de mes élèves 
pour examiner leur travail : ils sont par trop odorants. 



X 

AU NORD DE HOUAILOU 

Monéo Mercredi 6 septembre. 

Me voici dans une case noire, noire. Il 
est 7 heures du soir. La journée est donc 
à peu près terminée — c'est le moment du 
ressouvenir. 

Départ ce matin, à 7 heures. 

Passé par la tribu de Waraï. 

Notre petite caravane grossit d'instant en 
instant. Je note, en passant, que cette tribu de 
Waraï se trouve placée au confluent de deux 
rivières, que lçs cultures y sont faites avec 
un grand soin. Ces gens travaillent. 

Dans la mesure où une tribu travaille pour 



152 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

elle, à ses cultures, dans la mesure aussi où 
elle reçoit l'Evangile... on peut dire sûrement 
que, dans la même mesure, elle se relève. 
C'est, je crois, le cas actuellement pour quel- 
ques tribus du district de Houaïlou. 

Ici et là, quelques colons. Ananas super- 
bes. 

Sur la route de Bâa, à 4 kilomètres, on ren- 
contre une petite tribu, Nekoué, dont le chef 
est protestant. 

Ce chef de Nekoué était fâché contre son 
frère : plus encore, son ennemi juré. On me ra- 
conte cela et voici que nous rencontrons le 
frère en question. Je parle au chef... il me 
comprend, court au devant de son frère et 
lui serre la main, s'assied à côté de lui... 

Deux kilomètres plus loin, il nous rejoignait 
en courant : 

— « C'est fait » dit-il ! 

Superbe banian. 

Sur la route j'ai un entretien intéressant 
avec M. le président de la commission muni- 







, litttt . 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 155 

cipale de Houaïlou. Il me rend un très bon 
témoignage des natas. 

Lui aussi me confirme le fait : Les « taïos » 
protestants ne boivent pas. Il a du reste des 
ennuis avec la mission catholique voisine. 

Voici, au neuvième kilomètre, Kaora une 
annexe de Bâa, avec temple. Réception tou- 
chante, dons d'ignames et de poules. 

Enfin, voici Bâa. Nata Haxën, presque un 
vieillard, mais solide encore et fortement 
charpenté. Il a sept enfants, dont quatre avec 
lui, les autres aux Loyalty. 

Il a été nata en Nouvelle-Guinée pendant 
quatorze ans. Un autre (Jacobo) a travaillé 
dans ce champ de mission, dix ans. Nous ne 
sommes donc plus en présence de débutants : 
ce sont de vieux guerriers qui maintes fois 
déjà ont vu le feu. 

Un incident — amusant, s'il n'a pas d'autres 
conséquences — marque notre arrivée. 

Jace du village, vis-à-vis la case du nata, 
dressé au sommet d'une longue 




EN NOUVELLE-CALÉDONIE 155 

cipale de Houaïlou. Il me rend un très bon 
témoignage des natas. 

Lui aussi me confirme le fait : Les « taïos » 
protestants ne boivent pas. Il a du reste des 
ennuis avec la mission catholique voisine. 

Voici, au neuvième kilomètre, Kaora une 
annexe de Bâa, avec temple. Réception tou- 
chante, dons d'ignames et de poules. 

Enfin, voici Bâa. Nata Haxën, presque un 
vieillard, mais solide encore et fortement 
charpenté. Il a sept enfants, dont quatre avec 
lui, les autres aux Loyalty. 

Il a été nata en Nouvelle-Guinée pendant 
quatorze ans. Un autre (Jacobo) a travaillé 
dans ce champ de mission, dix ans. Nous ne 
sommes donc plus en présence de débutants : 
ce sont de vieux guerriers qui maintes fois 
déjà ont vu le feu. 

Un incident — amusant, s'il n'a pas d'autres 
conséquences — marque notre arrivée. 

En face du village, vis-à-vis la case du nata, 
fièrement dressé au sommet d'une longue 



156 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

perche, flotte un drapeau... anglais! Hor- 
reur ! Un gendarme vient de passer sur le 
chemin ! 

Nous avons vite fait de « baisser pavillon » 
... et le nata reçoit une « chasse » en règle. 
Le pauvre homme ! anglais, portugais ou 
belge... il en ignorait. Pour lui, c'était un dra- 
peau et c'était assez. Il l'avait déniché dans 
ses souvenirs d'autrefois, en Nouvelle-Guinée, 
et il avait pensé que cela ferait très bien au 
haut d'une perche... 

Brave nata, il ne se doute guère qu'avec son 
drapeau, les « bons Pères 1 » et C ie peuvent 
trouver matière à toutes les calomnies. 

Mercredi 6 novembre 1899. 

La tribu est formée de deux agglomérations, 
l'une sur le penchant de la montagne, l'au- 
tre dans la plaine, au bord de la rivière et 

i On ne se figure pas — même dans les milieux catholiques 
— la multitude de « bons Pères » qui travaillent la Nou- 
velle-Calédonie. J'ai réussi à me procurer 85 noms de « reli- 
gieux, » pères et frères, et ma liste n'est pas complète. Ils sont 
une armée. S'étonner après cela qu'ils puissent pétrir à leur 
guise une colonie naissante ! 



EN NOUVELLE-CALEDONIE 



157 



tout près delà mer. C'est dans cette deuxième 
partie que se trouve le temple, tandis que le 
nata habite sur la hauteur. 

Il n'y a plus de 
païens et seulement 
deux catholiques. Le 
nata me dit ne plus 
connaître aucun cas 
d'ivrognerie. 

Mais voici le mo- 
ment de la réunion. 
Une vieille pirogue 
fait l'office de clo- 
che : on tape dessus 
à tour de bras. 

Ici les têtes me 
paraissent moins in- 
telligentes, le regard 
est moins vif. Le 
chant est bon. Beau- 
coup d'enfants. Le 
peuple semble se 
relever. 




158 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

Encore une fois : comme ils écoutent, et 
comme ils chantent, dans le frais et joyeux 
enthousiasme de leur vie transformée ! 

Je remarque pourtant qu'ils sont moins vê- 
tus qu'ailleurs ; plusieurs n'ont que le ce raa- 
nou * » . 

Il est plus de deux heures. J'ai pris plu- 
sieurs vues photographiques. Il faut seller, et 
lestement. Nous partons au galop. 

Paysage plutôt monotone. Cependant, ici et 
là, la végétation est superbe. C'est là que j'ai 
vu les plus beaux spécimens de fougères ar- 
borescentes, s'élevant à de grandes hauteurs, 
avec une couronne de fleurs mesurant de 2 à 
3 mètres. 

Monéo est à 9 kilomètres de Bâa et à 23 de 
Houaïlou. 

Entrée triomphale entre deux rangées de 
superbes « taïos 2 » et de ccpopinées» irrépro- 

1 « Manou » — pièce d'étoffe, généralement de couleur claire : 
rouge, bleue, jaune à grandes fleurs blanches. Il en faut 1 m. 50 
à 2 m. pour faire un a manou ». On serre cela autour des 
reins... Voilà un costume superbe et suffisant. 

2 « Taïo » o popinée » (homme, femme) font partie de l'argot 
« biche-la-mar » que parlent les colons dans leurs rapports avec 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 159 

chables. Les chefs ont revêtu leur costume 
de grand gala : habits noirs, képis galonnés. 

Nous entrons de suite dans le temple. Cette 
fois, plus que partout ailleurs, le temple est 
plein et déborde. C'est que Monéo a réuni ses 
cinq annexes.. 

Nata Waïna, petit de taille, timide : il est 
d'Ouvéa. 

Chef François, trois galons. Jeune encore, 
parle un peu le français. Il est grand chef. 

Kanéné parle le premier. Waïna traduit 
très aisément (il est arrivé à Houaïlou en fé- 
vrier 1897, avec Mathaia). 

Les têtes sont ici très crépues. Le chant 
est bon, mais les finales sont épouvantables : 
impossible de terminer en mesure. 

Après le culte, je visite le village. On m'en- 
tretient longuement d'un colon qui, dit-on, 
est injuste à leur égard. Il faut calmer ces 
pauvres gens et leur rappeler que « je n'ai pas 
été établi pour juge de leurs héritages. » 

les indigènes. Le « biche-la-mar » est 1< « hété- 

roclite de canaque, d'anglais, de frança " •■» 

peut imaginer. 



160 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

Je suis bien las et c'est en vain que je cher- 
che un peu de repos : on me déniche toujours. 

Voici la prière du soir, sous les grands co- 
cotiers ; on est groupé par âge autour des feux. 
L'indigène étant fort peu occupé et aimant la 
vie en commun, ce culte du soir est tout ce 
qu'il y a de plus facile à organiser : quelques 
chants, une lecture très courte, une prière et 
la soirée se prolonge en conversations, dans 
l'atmosphère torride, sous un ciel étoile. 

C'est saisissant, poétique. 

Je parle. On écoute très attentivement. 
C'est la vraie vie missionnaire, cela. 

Et me voici dans la case noircie qui, pour 
une nuit, sera l'étape. 

3 heures du matin. 

Après des efforts désespérés pour arriver 
au sommeil, je dois m'avouer vaincu. La natte 
sur laquelle je suis étendu, les moustiques, 
les mille petites bètes qui habitent une casç 
indigène... c'en est assez. 




EN NOUVELLE-CALÉDONIE 16t 

Du reste, les indigènes ont chanté jusqu'à 
1 heure et demie. Dans la case des femmes, 
j'ai entendu longtemps encore des conversa- 
tions ; puis les chiens sont venus rôder dans la 
case, à la recherche des os du repas... 

Maintenant tout s'est tu. Seul, le vol lourd 
des roussettes 1 , un bruissement de feuilles 
de bananiers et, de temps à autre, quelques 
gouttes de pluie sur le chaume de la case. 

Je veux penser à eux — eux qui dorment 
dans les cases, là, à quelques pas de moi : 
chefs et sujets, petits et grands. 

Quelle est, dans leur pensée rudimentaire, 
l'idée qu'ils se font de Dieu? Quels sont leurs 
sentiments intimes : prières, angoisses, con- 
solations, motifs d'espérance ? 

Y a-t-il la foi vraie ? ou le « schibolet » ré- 
pété machinalement, comme une formule de 



1 La roussette est l'nninial — j'allais dire l'oiseau — calédo- 
nien par excellence. Chauve-souris gigantesque, elle dort le jour 
et sort à la tombée de la nuit. Les Canaques sont très friands 
de la chair de la roussette et se font toutes sortes de petites 
choses (colliers, frondes, bracelets, « manous m même) avec son 
ioil court et soyeux. 



162 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

« tabou »? Y a-t-il un lien qui unisse leur 
pauvre âme, demi-obscure encore, à la réa- 
lité vraie, à Dieu, au Christ, à l'Evangile éter- 
nellement vivant ? 

Qui répondra? qui pourrait se glisser 
assez furtivement sous leurs couches de ténè- 
bres pour n'éveiller aucune mise en garde, 
et saisir la réalité, l'instantané vrai?... 

Et pourtant une chose demeure — car 
c'est par les faits seuls que nous pouvons ju- 
ger et déduire une appréciation : cette 
chose, ce miracle c'est leur abstention abso- 
lue de tout alcool 1 . Pourtant quelques-uns 
étaient de terribles buveurs. Cela se voit sur 
leur mine hébétée, dans les rides du front, 
au rictus des lèvres. On me les a cités pour 
d'anciens ivrognes. 

Ils ne boivent plus... 

Qui a fait ce miracle? 



1 Je ne puis exactement me représenter comment cette idée 
leur est venue, mais voici la formule courante : « 11 est protes- 
tant — il ne boit pas ». C'est logique pour eux : comme un 
bananier produit des bananes, un protestant est un homme 
sobre. Comme j'en étais fier — mais non pas, hélas, sans arrière- 
pensée ! 



ë 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 163 

Les natas ? Hélas ! ils sont une goutte 
d'eau, ils sont une feuille agitée par le vent, 
ils sont timides à l'excès, pauvres en connais- 
sances et faibles dans la foi. 

Mais qui donc alors a fait ce miracle ? 

L'amour de Dieu. C'est là le lien qui unit 
ces pauvres âmes à la Vie, la seule chose qui 
leur donne une valeur éternelle et absolue... 
Dieu les aime. 

Après cela, mettons l'humble travail des 
natas, leurs prières, leur obéissance simple au 
devoir entrevu. 

Quant aux indigènes, ils ont eu assez de 
confiance aux natas pour les écouter, pour 
les recevoir et partager avec eux leurs terres 
et leurs récoltes. Alors les natas ont parlé, 
ils ont « dit l'Evangile », ils ont semé comme 
ils pouvaient et savaient... 

Dieu a donné l'accroissement. 

L'œuvre est donc commencée ; elle n'est pas 
faite. La porte est seulement entrouverte : il 
it entrer. 




164 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

Il sera important et décisif, ce premier tra- 
vail dans des âmes qui s'ouvrent. 

Et pourtant, il est simple, me semble-t-il, 
divinement simple, comme tout ce qui vient 
d'En-Haut : donner de la lumière. 

« Je suis la lumière du monde ». Donner 
Jésus, c'est le faire connaître en faisant con- 
naître l'Evangile. En imprégner les conscien- 
ces et les cœurs, non pas tant comme une 
doctrine que commeune/)ww5^c^. Un Christ 
lumineux, vivant et puissant. 

Oh ! comme il serait aisé maintenant de 
s'en tenir là, de se contenter de quelques 
règles et même de quelques résultats visibles ! 
Combien facilement nous pourrions organi- 
ser cette piété toute négative, avec quelques 
bonnes petites lois, avec quelques principes 
de morale, une liturgie, un règlement !.. Et 
ce serait la paralysie de ce corps de nouveau- 
né. 

Non, ce que nous voulons, ce que je 
désire de toute mon âme, ce que j'appelle 
de mes prières, ce qui sera probablement 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 165 

difficile et peut-être... (non, je ne veux pas 
écrire le mot impossible) ce sera de donner 
tout l'Evangile à ces âmes en les maintenant 
face à face avec l'idéal chrétien. 

Canaques, c'est vrai, ils le sont, mais 

est-ce une raison pour ne pas croire ! 

« O Dieu, aide-nous dans notre incrédu- 
lité ! » 

Jeudi 7 septembre. 

Mou(ou Mhu), à 40 kilomètres de Houaïlou, 
à 5 kilomètres de Ponérihouen. 

Partis de Monéo à 5 heures 1/2. Arrivés à 
Mou à 7 heures 3/4 (mais en passant par le 
raccourci du bord de la mer, qui est, pa- 
rait-il, plus court que la route de Ponérihouen. 
Le sentier suit le bord de la mer ; si le so- 
leil n'est pas trop ardent, la course est intéres- 
sante. Sicas superbes. 

Mou est au bord de la mer. Terre extrême- 
ment fertile, végétation magnifique. 

itaWaibo. Marié, 3 enfants. Il est d'Ouvéa. 
sptembre 1898. C'est lui qui 

u 







166 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

a commencé l'œuvre ici. Petit de taille, figure 
régulière et jolie. 

Chaou (ou Saou) — nom de baptême: Salo- 
mon — c'est le chef. Il a fort bonne mine. 
Il aime beaucoup son nata. 

La case du nata dénote un homme d'ordre 
et intelligent. 

L'Eglise compte déjà vingt-cinq membres. 
Je me demande si l'on n'a pas été un peu 
trop vite en fait d'admission au baptême. Je 
crains qu'il n'y ait eu de l'entraînement sans 
conviction. 

Le temple est une vieille cuisine. Je donne 
l'ordre de commencer à élever autre chose de 
plus convenable. 

Ici les vêtements sont irréprochables et dé- 
notent une certaine aisance. Les indigènes, 
, paraît-il, ont renoncé à vendre leur coprah 
, aux libérés et le livrent directement au com- 
' merce, ce qui leur rapporte beaucoup, car 
• sur cette côte, les cocotiers sont légions et 
très productifs. 

Le chef me traduit pendant le culte. Le 



EN NOUVELLE-CALEDONIE 



167 



nata ne sait que peu de chose de la langue 
du pays. C'est un nouveau dialecte. Ponéri- 
houen (5 kilomètres) et Baï (20 kilomètres) 
parlent la même langue. 

Mais il faut penser au retour. La route sera 
longue : 40 kilomètres. Partis à 11 heures, 
nous n'arrivons xju'à 4 heures à Houaïlou. 
Sans arrêt, je vais reconduire le cheval à 
M. G... et prendre congé. 

Voici le soir. Repos désiré et, je crois, bien 
mérité. 








XI 
DERNIÈRE JOURNÉE A HOUAILOU 

Houaïlou Vendredi 8 septembre. 

C'est ma dernière journée. Je suis un peu 
anxieux : pourrais-je terminer mon tra- 
vail? Je mets mes affaires en ordre avant de 
sortir, valise et paquets... 

S heures. 

Je me rends à la tribu. C'est comme 
un jour de fête. Il arrive des indigènes de 
artout. Les natas sont là au grand complet, 
femmes et enfants. 



170 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

Noël, le chef de Ni, est là. Le petit chef 
de Newa également. 

Je photographie plusieurs groupes. Les 
enfants des natas me chantent en Lifou, 
puis en Ouvéa. C'est si gentil, si original, ce 
groupe de petits gamins, garçons et fillettes, 
qui, loin du sol natal, entonnent les chants 
du pays. Aussi je les en récompense par 
quelques friandises que j'ai eu la bonne idée 
d'apporter. 

Mais le temps est précieux, vite à l'ouvrage. 

D'abord, une conférence avec les natas. 

Je résume : Ma joie de les voir. — Gloire 
à Dieu pour le travail accompli. — Mais 
c'est un simple commencement. — 11 faut 
continuer : Avec Dieu, c'est la grande chose. 

Je leur ai fait les recommandations sui- 
vantes : 

— Compter en français, et non uluaeu an- 
glais, comme chez eux, aux Loyj 

— Lépreux : les placer \\ |É 
temple. 





53 
3 



Ç 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 173 

— Temples : il faut qu'ils soient vastes, 
bien aérés, jolis si possible (Celui de Nécha- 
koya est un modèle à imiter.) 

— Coiffure : ne pas imiter les Lifou, qui 
portent sur le côté de la tête une longue mè- 
che de cheveux. Que les hommes se coupent 
les cheveux, que les femmes les portent 
longs *. Toilette : propreté. 

— Chants : c'est bien, mais les finales lais- 
sent à désirer. Chanter beaucoup. 

— Baptême : ne pas se hâter. Attendre 
souvent plusieurs mois pour s'assurer de la 
sincérité des sentiments. Regarder à la vie 
plus qu'aux paroles. 

— Pas d'idole, pas d'alcool, une seule fem- 
me. Du reste, j'enverrai une règle générale et 
des conseils — en attendant le mission- 
naire. 

— Pour ce qui concerne les natas et leur 
famille : pas d'alcool chez eux et, quant au 



catholiques, tant aux Loyalty qu'en Grar.de- 
les loin mes indigènes aient les cheveux 
ainsi défigurée et sans aucun charme : elle 




174 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

tabac 1 , liberté à chacun. Cependant, il vau- 
drait mieux qu'ils ne fument pas, à l'exem- 
ple de leurs collègues de la côte Ouest. 

— Quelques femmes indigènes continuent 
à fumer, même après leur conversion et leur 
baptême; désapprouver cela 2 ; que les natas 
avertissent à ce sujet leurs auditeurs. 

Où faut-il envoyer des natas? — Réponses : 

1° 37 (chef Noël). 

Depuis très longtemps, un nata y est de- 
mandé. La tribu est importante, entourée de 
quatre autres villages. Deux familles sont 
catholiques. Le «Père» de Bourail y va quel- 
quefois. Cependant il y a peu d'enfants. 

37 est à 44 kilomètres de Houaïlou, sur la 
la route de Bourail. 

2° Gondé (chef Baptiste). 

1 Voy. ci-dessus, p. 122. La plupart des natas de la côte Est 
fument. 

- C'est une question épineuse que celle-là, et non pas aussi 
simple qu'elle peut paraître au premier abord. La femme indi- 
gène, en Calédonie, a la pipe constamment aux lèvres ou dans un 
trou fait au lobe de l'oreille. Cela 1 enlaidit, l'abrutit... Mais ce 
qui a pu se faire pour les hommes quant à l'alcool, peut aussi 
se faire pour des femmes au sujet du tabac. Il y faudra de 
la sagesse, de la fermeté... et du temps. 



à 




3 



r^ 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 177 

A 25 kilomètres de Houaïlou, toujours sur la 
route de Bourail. 50 adhérents et 6 membres 
d'église (Gondéest une annexe de Néchakoya.) 

Tous les natas consultés ( y compris Ja- 
cobo) conseillent l'envoi d'un nata à Gondé. 

3° Tiparama (chef Doui). 

30 kilomètres de Mou, sur la route de 
Ponérihouen à Wagap. 

Un « Père » réside à Wagap ; cependant il 
n'y a pas de catholiques à Tiparama. La 
tribu est, dit-on, très grande et entourée de 
plusieurs autres. 

La demande du chef date de février 1899. 

4° Bal ou Baye (chef Apoa). 

22 kilomètres de Mou, au bord de la mer. 
Plusieurs autres villages canaques. 

Il y a une petite église, en « torchis » et 
paille ; le « Père » de Wagap y vient quelque- 
fois. Quelques catholiques. Demande du chef, 
en février 1899. 

5° Newa. 

15 kilomètres au sud-ouest de Newawa, 
dans l'intérieur. 



178 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

Zikoziko raconte, à ce sujet, un fait intéres- 
sant. Un homme, baptisé par le nata Hohane, 
à Nediwa, est allé s'établir à Newa. Il y a tra- 
vaillé pour Christ — par sa vie et ses paro- 
les — et, dernièrement, il amenait à Zikoziko 
un autre homme pour être baptisé. 

6° Les natas ajoutent qu'ils ont entendu dire 
qu'à Tou/w les tribus désireraient aussi des 
natas. Mais il n'y a pas eu de demande posi- 
tive. 

Il est évident qu'il faudra un jour s'avancer 
dans cette région, où les tribus sont nom- 
breuses, mais ...c'est aussi une citadelle des 
« Pères. »La lutte sera rude. Cependant, si les 
tribus appellent, il n'y aura pas à hésiter. 

Quels sont ceux de leurs jeunes hommes 
qui pourraient et désireraient devenir élèves- 
natas ? Y a t-il des vocations parmi leurs nou- 
veaux convertis ? 

Sept me sont signalés — mais je retiens 
ici le nom de l'un d'eux, Luca. 

Il est de la tribu de Néchakoya ; il a 28 am 




EN NOUVELLE-CALÉDONIE 179 

il est marié et père de deux enfants. Je le 
fais appeler et m'entretiens avec lui. Nous 
verrons plus tard si je puis le faire venir à 
Mare, auprès de moi. 

C'est au tour des natas à parler : 

— Ils me remercient. Personne ne s'occu- 
pait d'eux. Par mon intermédiaire, ils ont reçu 
quelques secours 1 . Autrefois, ils ne recevaient 
rien. 

— Ils désireraient un assortiment d'outils 
pour la construction de leurs temples. Ils se 
les passeraient les uns aux autres. C'est à 
étudier. 

— Ils désireraient aussi un petit bateau 
pour faciliter leurs rapports et leur œuvre. 
C'est impossible maintenant. J'en écrirai à 
Lifou. 



Question de; traduction de l'Kvangile : 



Hb foi», ili i*rti !< < u <J<<» nfcouv* en urgent et en nu- 

.. pjirut -I «'ux, je leur ni remitt ù chacun 25 kg. 

JUmv U'* l^jfli-»eh *J« Lifou ont envoyé [M fr. h chu- 




180 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

Mathaia { avaitcommencé à traduire l'Evan- 
gile selon Saint Mathieu. Il est arrivé au cha- 
pitre XIV, v. 2 ; puis Dieu Ta rappelé. 

Cette traduction est entre les mains du nata 
de Houaïlou. 

Après un rapide examen, je crois que la tra- 
duction a été faite en phonétique de Lifou. 
Elle devrait être revue. 

Il faudrait adopter une orthographe et for- 
mer un lexique. 

Grosse question ! 

Je prends mon repas à la tribu. 

Viennent ensuite les entretiens particuliers 
avec les natas. Ce sont des questions spéciales 
d'organisation, ce sont des plaintes... 

Je ne retiens ici qu'une seule de ces plain- 
tes, assez caractéristique: 

Le nata Jeimes, assez nouvellement dé- 

1 Un héros, celui-là. Seul, il a comit cm L'u'uvri* à Houn'îlou ; 

seul, il a posé les fondements de toutr - *■>•■■ J ''<>-> - m.* jasantes. Jl 

avait une influence extraordinaire sur Ut ilij 

commencé une traduction de l'Evangile r 1 

activité. Il repose là, à Houaïlou. Qu»' î lion i 

natas comme lui ! A lui seul, il avait 1 '»clil 

presque un missionnaire par l'autorité, il I 

zMe. C'est un nom à ne pas oublie 





EN NOUVELLE-CALÉDONIE 181 

barque — et qui n'a pas eu, par conséquent, le 
temps nécessaire à des plantations — se plaint 
de ce que « il a généralement faim le diman- 
che soir. » Et je m'explique le fait ainsi : les 
jours de semaine, il va journellement chercher 
sa nourriture dans la brousse et il y a toujours 
assez... Mais le samedi doit pourvoir à deux 
jours. Seulement — à la façon indigène — il 
mange tout ce qu'il a le samedi et, le dimanche 
soir, les tiraillements de la faim se font sentir! 

Je le plaisante un peu et lui conseille de 
planter beaucoup d'ignames pour la nouvelle 
année; mais je demeure pensif en réfléchis- 
sant à tout ce qu'elle contient de tragique, 
cette simple phrase du nata Jeimes : 

a J'ai faim le dimanche soir *. » 

D'autres viennent m'expliquer que le ter- / [ ^ -^K 

rain de leur tribu a été vendu en grande par- j » N $} 
tie 2 pour des concessions aux colons. C'est l \ 

1 J'ai demandé aux Églises de Lifou de faire ce que les Églises 
<ie Mare ont fait par trois fois pour les natas de la côte Ouest : 



> 



,V 



-envoyer des ignames. 

L indigène, comme les Orientaux, a une tendance à l'exagé- 
ion. 11 faut toujours, à leurs discours, couper un long mor- 

12 



,\* 182 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 



V 



». ; toujours la même plainte. Elle a du vrai, sans 

^ être absolument exacte. J'en parlerai au gou- 
verneur. 



Enfin, voici les dernières heures. 

Je groupe tout mon monde pour un culte 
d'adieu. 

Les enfants arrivent en chantant. Le temple 
se remplit : 200 ou 250 personnes. Il y a des 
représentants de toutes les tribus voisines. 
Quelques-uns sont venus de 40 kilomètres. 

Je parle sur « Jésus le chemin du ciel. » 
Au revoir — peut-être au ciel. 

Kanéné parle aussi. Joané traduit avec une 
très grande aisance. 

Il faudrait se séparer maintenant : il est 
4 heures. Mais nous ne nous séparerons pas 
sans avoir ensemble communié. C'est là le 
ciment des âmes. 

Les natas et leurs femmes seulement. Mo- 
ment de grand sérieux : une véritable émo- 

< eau. Le gouverneur m'a assuré que tous les indigènes dont le» 
terres avaient été délimitées, avaient au moins trois hectares par 
tète. 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 185 

tion étreint leurs cœurs. Je suis aussi ému. 

« Une grande grAce reposait sur eux tous. » 
Cette parole des Actes des apôtres, je la leur 
applique comme mon vœu pour eux et mon 
adieu. 

Distribution de la Cène par les deux plus 
vieux natas... 

Et nous nous sommes séparé»*... 

Ce coin de Ilouaïlou gardera désormais une 
partie de mon cœur. 

J'avais quelques paquets assez lourds, la 
distance était longue par terre (72 kil.). M. G. 
m'assurait que le meilleur parti h prendre 
était de me rendre par mer h Canala. Il met- 
tait sa baleinière h ma disposition... et j'ac- 
ceptai. 

La nuit tombe, il faut transporter dans la 
baleinière toutes mes affaires, manger A la 
hAte, régler mes comptes A l'hôtel... Il est 
7 heures. 

Toute une foule de braves gens de la tribu, 
Lgt leurs femmes, nous crient de la 




186 KN NOUVELLB-CALKDOXIE 

rive: « Haeked, haëked » (adieu), et nous ré- 
répondons : ce Aïcadawene » (au revoir). 

— « Kgewa » (oui, au revoir). 

La nuit n'est pas très sombre, le temps est 
calme, le vent faible. 

A la garde de Dieu ! 



***** 



XII 
KOUA 



Koua Samedi 9 septembre 3 h. après-midi 

Il faut ici que j'écrive ce dont mon cœur 
est plein — un mot prononcé bien des 
fois dans ma vie et que j'oublie toujours : 

« Mon âme, bénis l'Eternel! Et n'oublie 
aucun de ses bienfaits. » 

Je désirerais élever, comme Jacob, ma 
pierrede reconnaissance. Dieu m'agardé mer- 
veilleusement — et ceux qui étaient avec moi. 
Mais je raconte- 



Partis hier 
eu une 



nous avons 




188 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

Au petit jour, nous apercevions la baie de 
Canala ; mais le vent nous avait poussés au 
large — bien que toujours h l'intérieur de la 
ceinture de récifs. 

Alors j'ordonne de baisser la voile et de 
prendre les rames. Nous allons ainsi, sans 
avancer beaucoup toutefois, car les vagues 
nous sont contraires. 

Chose extraordinaire : à ce moment là, les 
vagues étaient fortes et le vent presque nul. 
Nous voici à 9 heures 1/2 ou 10 heures. Tout à 
coup, le vent s'élève du large ; il est violent. 
Il y aurait imprudence à vouloir continuer sur 
Canala: nous serions roulés par les vagues fu- 
rieuses. 

Demi-tour donc, vent arrière. 

Nous ne laissons que la toute petite voile 
d'avant, mais deux fois la corde se brise... 

Je suis étendu sur la paillasse, un peu à 
l'arrière. L'estomac me fait horriblement mal. 
Notre baleinière est une coquille de 
monte, descend, disparaît, embarque 
lame. Un homme vide l'eau constami 




EN NOUVELLE-CALEDONIE 189 

« Où aborderons-nous? » c'est la question 
que j'adresse à l'indigène qui tient la barre. 

— « Où on pourra ! » 

La réponse était exacte, rude, brutalement 
vraie. 

J'avoue que j'étais peu apte à la réflexion, 
malade comme je l'étais ; et pourtant j'ai pu 
réfléchir, envisager la situation, me confier 
même... « O Dieu ! aide-moi dans ma petite 
foi ! ». 

Et je pensais toutefois à mon œuvre in- 
terrompue, à cette mission d'enquête dont le 
fruit serait perdu, à mes photographies... 
douchées à chaque instant par les paquets 
d'eau. 

« Où on pourra » — et la réponse me cin- 
glait de sa réalité tragique... J'interrogeais 
cette côte lointaine où je ne voyais pas une 
anse, pas un refuge, mais des falaises abrup- 
tes, une ligne blanche d'écume... 

Pourtant Dieu était là. Je n'ai pas eu de 
:, je n'ai pas eu de crainte, j'ai pu croire 
ît. 




190 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

Nous approchons : la côte n'est plus qu'à 
un mille sans doute. Les hommes quittent 
leurs vêtements, prêts à toute éventualité; on 
ne jette plus l'eau de la baleinière, il y en a 
trop maintenant. 

J'essaie de me lever. Je me cramponne au 
mât, à l'avant. Les vagues roulent plus fu- 
rieuses, se creusent profondément maintenant 
qu'il y a moins de fond. 

O bonheur! j'aperçois une ligne de sable, 
quelques cocotiers. Quelle délivrance déjà! 

Enfin je puis distinguer assez pour voir 
l'embouchure d'une petite rivière. Je fais 
signe à l'homme qui se tient au gouvernail : 
« Barre à gauche. » 

La barque obéit, mais les vagues sont épou- 
vantables à l'entrée de la rivière. Quatre 
hommes se jettent à l'eau. 

« Barre à gauche, à gauche ! » Une grande 
vague blanche d'écume... c'est la dernière, 
elle meurt sur le sable... Nous ii^i sur la 
rivière calme. Sauvés ! 

Sur la rive, une cabane 





EN NOUVELLE-CALÉDONIE 191 

nous réunissons là, à l'abri du vent et mes 
hommes et moi, agenouillés sur le sable, nous 
essayons de balbutier le « merci » qui est 
dans tous nos cœurs. 

« Mon âme, bénis l'Eternel ! ». 

Nous étendons au soleil nos vêtements 
trempés : peu de choses ont été gâtées, 
somme toute : peut-être quelques-unes de 
mes photographies ont-elles souffert. 

On vide la barque. Il est 11 heures et 1/2. 

Nous avons rebroussé chemin de 10 milles 
environ, et cela dans l'espace d'une heure et 
demie. 

J'écris dans une maison hospitalière, ins- 
tallé sous la vérandah. Le vent fait rage, la 
mer mugit sourdement. Cependant le ciel est 
bleu; je pense à la bonté dont Dieu a usé 
envers nous, je pense à ma famille, à mon 
œuvre... et il y a aussi du bleu dans mon 
cœur. 

Dimanche matin, 10 septembre. 
Koua est une propriété de l'importante so- 



192 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

ciété minière « Le Nickel ». Mais ce n'est pas 
ici une exploitation de mine, c'est une mai- 
son d'agrément pour les directeurs de la so- 
ciété, en même temps qu'une ferme d'ap- 
provisionnement, avec « station » pour l'éle- 
vage du bétail. 

Le site n'a rien de remarquable, mais la 
vallée est gracieuse et agréable. 

Nous sommes à 30 kilomètres de Houaïlou 
et à 30 kilomètres de Kouaoua. 

Je jouis beaucoup de ce repos forcé après 
les jours de surmenage de cette dernière se- 
maine. 

Le vent fait rage toujours. 

Dimanche soir. 

Ce matin, vers 9 heures, j'ai réuni les hom- 
mes de Lifou qui travaillent sur la propriété, 
pour un culte en plein air. Ils étai 
Thio, ils sont 146). 

Chants en Lifou. Kanéné me 

Ce culte dans la forêt 
réunions en plein air dans 




EN NOUVELLE-CALEDONIE 



193 



de la France, dans nos Cévennes en par- 
ticulier. 

J'ai beaucoup joui de cette matinée. 

Après-midi. Je prends quelques photogra- 
phies . Causeries, lectures. 

Nous partirons cette nuit, si le vent s'apaise. 

M. et M rae L. ne veulent rien recevoir pour 
leur hospitalité. C'est vraiment touchant. 





.^ï 

vj 



XIII 
CANALA ET NAKÉTY 

Canala. Lundi H septembre. 

Voici une longue journée terminée. Je 
dis longue, car elle commençait déjà 
hier soir, à 1 1 heures et demie, par notre 
départ de Koua. 

Le temps était calme. Nous avons été d'une 
grande prudence et mes hommes ont fait 
force de rames pour arriver au jour dans la 
haie de Canala. En effet, dès 6 heures, nous 
étions à l'abri. Nous avons déjeuné a terre 1 , 
sur le rivage. 

ié ce coin de rivage avec mes hommes 

te). Karéné est seul, à gauche; Maraba 

^upe, son grand chapeau posé crâne- 

13 




198 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

Une dizaine de requins sont passés près 
de notre embarcation. Ils allaient en file in- 
dienne, le dos au soleil, comme des flâ- 
neurs. Nous avons aussi aperçu une tortue de 
grande taille. 

La baie est très profonde, encadrée de 
montagnes vertes : on dirait un lac. 

A 10 h. 1/2, nous arrivions à Canala. On 
débarque au bout d'un chenal, à deux pas du 
village. 

Le mot village est peut-être un peu bles- 
sant pour la jolie agglomération de maisons 
européennes, perdues au milieu de la ver- 
dure et étagées sur la pente d'une colline. La 
flèche de l'église catholique émerge d'un 
fouillis de verdure ; le poste militaire veille au 
sommet du mamelon. 

C'est ce que j'ai vu de mieux parmi les 
centres visités 1 . 

Un poste militaire, une gendarmerie, un 

1 Bourail est, paraît-il, plus important, mais moins agréable. 



200 EN NOUVELLE-CALEDONIE 

administrateur 1 , une commission municipale, 
une école, — et même un instituteur indi- 
gène pour les enfants de la tribu 2 . Je des- 
cends à Thôtel Janniard : Ton y est très bien 
et le prix n'a rien d'exagéré. 

Je renvoie après le dîner mes cinq hom- 
mes d'équipage et j'écris une lettre au nata 
Ipézé, à Nakety. 

Je fais quelques visites obligatoires ou 
réputées telles : l'administrateur, M. Mossa- 
kowsky, M. M., M. A., gérant des postes, 
protestant. 

J'ai un long entretien avec l'administra- 
teur. Il a son franc-parler, et nous finis- 
sons par nons entendre sur plusieurs points. 

Il insiste, lui aussi, sur la question du fran- 
çais pour les natas. 

Il me dit que les « Pères » sont détestés 



1 Cet administrateur, qui relève directement du chef-lieu, est 
chargé de la surveillance et de la direction des affaires indigè- 
nes pour toute la côte Est. 

2 C'est la seule école indigène en Nouvelle-Calédonie, (je ne 
parle pas des écoles de la Mission catholique). 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 201 

des colons. En voici la raison : Les Pères 
monopolisent le travail indigène et les pro- 
duits indigènes. Tout doit passer par « la 
Mission » et aboutir à « la Mission. » 

Je lui pose la question : ce Qui travaille le 
plus, des protestants, des catholiques, ou 
des païens ? 

— L'indigène païen. 

— Comment ! lui dis-je, les protestants 
sont vêtus convenablement : d'où leur vient 
donc l'argent ? 

— Ah ! mais c'est qu'ils travaillent pour j 
eux. Coprah, maïs, ignames, ils vendent leurs j 
produits. Tandis que le païen travaille chez 
le colon, en vue de l'achat d'un objet qu'il 
désire ou d'une passion qu'il veut satisfaire. » 

La première de ces passions, c'est l'alcool. 
Il arrive même quelquefois que le salaire 
est donné sous forme de tafia. 

l/nlruulisme! rVnprès l'opinion de M. M., 
Ll>e ut-être, chez certains indi- 
. retour à ta boisson sous 
srtatns blancs... 




202 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

Me voici seul encore dans ma chambre 
d'un jour. . 

Cette journée n'a pas été mal employée, 
mais elle me pèse. Elle m'a «vidé)). Mon 
âme est triste de toutes les banalités dites, 
de cette parade, de ces visites, de ces for- 
malités... 

J'ouvre ma Bible au hasard, mais avec le 
cœur désireux de trouver du repos : 

« Heureux les pauvres en esprit... 

» Heureux les affligés... 

» Heureux les débonnaires... » 

Ces paroles que Dieu me donne s'illumi- 
nent de clartés soudaines. Il me semble les 
bien comprendre... et pourtant je ne suis, ce 
soir, parmi aucun de ces heureux dont parle 
le Livre. 

Nakety. Mardi, 12 septembre. 

Voici une nouvelle chambre d'hôtel. Voici 
une nouvelle soirée calme, pendant laquelle 
j'essaierai de me recueillir. 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 203 

Nakety est un centre assez ancien mais 
qui ne me semble pas en pleine prospérité. 
Il y a pourtant de jolies installations (ainsi 
l'hôtel Soenne, où je suis), une église catholi- 
que flanquée de deux flèches, quelques 
« stores 1 » ou magasins de brousse. 

Il y a 11 kilomètres de Canala à Nakety. 
J'ai fait la route à pied. Elle est agréable et 
d'un bon entretien. Du sommet de la route, 
au point appelé « Crève-Cœur », on a une 
vue superbe sur les deux vallées. 

La tribu est sur la gauche de la rivière, au 
bout d'un sentier canaque. 

Nata Ipèzé. Jolie tête régulière, intelli- 
gente. Marié, deux enfants. Sa case est de 
construction récente, propre et vaste. 

Cette case a une petite histoire. Le nata 
s'était rendu à Houaïlou pour une confé- 
rence OM^nuollègues. L' Eglise se réunit 
H (lécitl f* surprise à son mita... 

iicinilin* île 
pour tout 




204 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

Lorsque Ipézé arriva, il trouva une jolie 
case terminée : elle était à lui. 

Les indigènes m'attendaient et m'ont reçu 
en grande pompe. On tire à mon approche 
des « salves d'artillerie » avec un vieux fu- 
sil. Les enfants chantent en groupe. Les indi- 
gènes font le cercle autour d'un énorme tas 
d'ignames, de cannes à sucre, de bananes ; 
quelques malheureuses poules sont suspen- 
dues au bout d'une perche : tout cela en mon 
honneur. 

Allons-y... c'est mon dernier triomphe. 

Il faut écouter le petit discours du chef. 
Il y a là quelque chose de très comique eV 
pourtant beaucoup de solennité. Pendant ce 
temps, les poules se débattent furieusement 
et les chiens aboient. Je remercie en quel- 
ques mots. Je vais me reposer dans la case 
du nata. 

Deux heures! c'est le culte. Le temple est 
de dimensions moyennes. 

L'auditoire me paraît assez intéressant. Il 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 207 

y a quelques têtes relativement jolies. On 
chante bien *. 

Je parle, ainsi que Kanéné. Je remercie, 
au nom de la Société des Missions, pour leur 
collecte annuelle (140 fr. 85). 

A la sortie du temple, je réunis les deux 
diacres et le « nekonekatu 2 » (ou auxiliaire 
du nata) pour causer avec eux. 

Entretien intéressant. 

L'œuvre remonte à de très longues an- 
nées. On s'en aperçoit dès l'abord au fait 
que les images du paganisme ont totalement 
disparu du village. On ne voit plus ces troncs 
de bois sculptés en figures grimaçantes, 
ces masques de guerre, vestiges d'un passé 
de ténèbres. 

Voici ce que je puis saisir et comprendre 
de l'histoire des commencements. 

Il y avait eu tout d'abord des occasions 



1 Une douzaine de cantiques Lifou ont été traduits dans la 
langue du pays. 

- Le « nekonekatu » est celui des membres de l'Eglise qui, en 
l'absence du nata, est cbargé de le remplacer pour la prédica- 
tion. Nekonekatu est un mot de Mare qui signifie aide. 



208 



EN NOUVELLE-CALEDONIE 



de contact entre les hommes de la tribu de 
Ouassé (au bord de la mer) et les Lifou. 
Quelques hommes de la tribu avaient été 
chercher leur femme à Lifou. 

Un jour arrivèrent trois natas de Lifou et 
un missionnaire anglais, M. Pratt (?), venant 
des Samoa. 




Pirogue indigène à Nakély 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 209 

Ces trois natas étaient : Léanga, Wama- 
chia et un nommé Isachéli, que Ton dut ren- 
voyer pour inconduite. Du reste, le séjour des 
autres fut de courte durée. L'hostilité était 
générale, ils durent repartir. 

Plus tard, un bateau chargé des élèves 
natas de Lifou vint, par un mauvais temps, 
se réfugier sur la côte calédonienne. 

Nouvel appel des habitants de Ouassépour 
obtenir un nata. 

Un peu plus tard, arrivèrent les natas dé- 
sirés; ils étaient cinq. Encore une fois, ils fu- 
rent renvoyés. Il y eut des luttes entre cette 
tribu et les tribus païennes des environs. 

Plus tard encore, le nata Zeôwe (actuel- 
lement à Chépénéhé, Lifou), vint passer 
trois mois, organisa l'Eglise et nomma 
deux diacres. Peu après, le nata actuel était 
appelé. 

Mais, de l'agglomération des trois petites 
tribus du bord de la nier MllûU, Ouassr, 
Guio), le nata transféra 
diate à Sindéa ( près N? 




210 



EN NOUVELLE-CALEDONIE 



aujourd'hui. Ici, l'œuvre n'avait pas été faite 
et était urgente. 

Du reste, il rayonne, de là, dans les locali- 
tés du bord de la mer et se rend aussi à Mia x 
(près Ganala). 

Dans cette dernière tribu, le chef Gélépé 
demande instamment un nata. 

Les deux premiers diacres calédoniens 
sont donc : François et Thuki, de Ouassé. 

Le premier « nekonekatu » (auxiliaire, aide 
du nata) est Malade, fils d'une mère Lifou et 
d'un homme de Ouassé. 

Ils m'ont l'air très sérieux tous trois. Je 
suis ému en les contemplant. Ne sont-ils pas 
les premiers diacres calédoniens, les pre- 
miers serviteurs des églises calédoniennes 
naissantes ? 

A la tombée de la nuit, au moment où j'al- 
lais me retirer, arrive un aveugle, le père du 
diacre : « Missionnaire, dit-il, je ne te vois 



1 Cette tribu se trouve sur la gauche de la route de Canala 
à la Fou, à environ 1 heure ou 1 h. 1/2 de Canala. 







9 



^* ? .2 



EN NOUVELLE-CALEDONIE 



213 



pas, mais j'ai entendu tes paroles. Tu as dit 
qu'un missionnaire viendrait ici. Tu as dit 
cela, n'est-ce pas ?... Moi, je suis un vieillard, 
je suis un aveugle, un inutile : que peut 
faire un aveugle ? Mais, entends bien mes 
paroles, ô toi, mon missionnaire, je veux prier 
tous les jours jusqu'à ce qu'arrive le mission- 
naire dont tu nous as parlé. » 

Dieu répondra à la prière de l'aveugle, le 
vieux Canaque de Ouassé. 







XIV 



LA FIN DE L'ENQUÊTE 



Mercredi, 13 septembre 1899. 

Cette journée est la dernière, non pas 
du voyage, mais de l'enquête dont j'ai 
été chargé. Je dois donc inscrire ici mes der- 
nières notes, résumer mes dernières impres- 
sions. 



De bonne heure, le matin, je me mets en 
quête de quelques plaques photographiques 
auprès d'amateurs qui m'ont été signalés. 
^vc a f i kilomètres de Nakety, en 
rivière. 

httne maison en paille, 




216 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

dans le désordre d'une brousse folle; des ta- 
pis de prix, quelques beaux tableaux, des 
meubles de luxe... Je ne m'attendais pas à 
trouver, au fond de ce vallon si mélancolique, 
une aussi extraordinaire fantaisie. 

Je reviens à la tribu. Je prends quelques 
vues. 

On me remet 15 francs. Je dois acheter — 
c'est bien peu! — un service de communion. 
Mais ils se contenteront de ce que je pour- 
rai trouver. A cette condition, je me rassure 
et promets tout ce qu'on voudra. 

Le nata désirerait un moniteur connais- 
sant le français, en vue d'une école pour les 
enfants de la tribu. Cela ne pourrait avoir 
lieu que si le missionnaire exerçait une sur- 
veillance sur ces écoles, et encore faudrait- 
il avoir à sa disposition les moniteurs. C'est 
une grosse question qui nous préoccupe 
aussi à Mare. 

II insiste encore pour l'envoi à Mia d'un 
nata. 

Mon impression est celle-ci : Le nata est 




S 

-ta 
2 



I 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 219 

trop seul. L'œuvre se ressent de cet isole- 
ment. Elle fait l'effet de manquer d'entrain, 
de jeunesse. Il y a là une lacune. Envoyer un 
renfort aussitôt que possible (visites fré- 
quentes du missionnaire, lorsqu'il sera là). 

Le nata paraît timide, hésitant : l'encourager, 
le pousser à l'action. 

Je voudrais maintenant qu'il me fût possi- 
ble de dépeindre exactement les derniers ins- 
tants passés au milieu de ces chers et braves 
gens. 

Je convoque une réunion d'adieu, pendant 
laquelle je baptiserai le chef et sa femme. 

Le nata agite une clochette de chèvre; là- 
bas, devant le temple, le sonneur frappe à 
tour de bras sur un tronc; de bois évidé... 

Naturellement, personne ne va manquer : 
l'attention sera très grande. 

Je remarque dans l'auditoire beaucoup de 
vieilles, très vieilles femmes. Le chef et sa 
femme sont assis devant la petite table. 

Je leur raconte très simplement le baptè 
le l'eunuque par Philippe. 




220 EN NOUVELLE-CALEDONIE 

Je les interroge : « Croyez-vous aussi en 
Jésus ? — De tout votre cœur ? — Voulez- 
vous le servir ? — Renoncer au mal ?. . » 

Sur leur réponse affirmative, je les baptise 
et prie pour eux. 

C'a été un moment très solennel. Pendant 
que je priais, il y avait un très grand re- 
cueillement — on eût entendu le moindre 
bruit. 

Oh! puisse ce couple vivre désormais d'une 
vraie vie chrétienne ! Leur vie est, paraît-il 
régulière ; aucun mal ne frappe les regards. 
Mais il faut mieux : je l'ai demandé pour 
eux *. 

Je parlais, soit en français, soit en Mare. 
Kanéné me traduisait en Lifou, le « nekone- 
katu » en langue de la tribu... c'était bien un 
peu lent ! 

Il faut partir. J'ai pris congé de Kanéné et 



1 Hélas, une lettre récente du nata m'a appris qu'on avait 
essayé de le tenter par l'alcool et qu'on y avait réussi. Pourtant 
j'avais eu tant d'espoir à son égard ! Voilà un édifice construit 
sur le sable — mais peut-être en restera- t-il quelque chose. 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 221 

deMaraba qui me rejoindront à Nouméa par 
le « Saint-Antoine. » 

Je monte à cheval ; on m'entoure pour chan- 
ter une dernière fois. 

Et voici ce chant, tout improvisé puisque 
le nata Ta composé cette nuit dernière. 

« Hélas, ô notre père ! 
Voici, tu vas partir... 
Attends encore, 
Nous te dirons adieu. 

» Hélas, ô notre père ! 

Ne nous verrons-nous plus ? 

Oh, reviens encore, 

Nou» te disons: au revoir. 

» Hélas, ô notre père ! 

... Mais nous te verrons aux eieux. 

Voici, ô notre père. 

Nous te suivrons. .-I Dieu / » 

... Je me suis éloigné sur le petit sentier 
en zig-zag qui côtoie la rivière. J'entendais 
encore par instant le chant d'adieu. 
Et puis, tout s'est tu. J'étais seul. 
fcrs ? tout ;ï coup, je V.u sentie terminée, 
la pensée m'avait tout d'à- 




222 



EN NOUVELLE-CALEDONIE 



bord tant pesé — et dans l'accomplissement 
de laquelle j'ai eu pourtant de grandes joies. 

Maintenant, il s'agira de rendre vivante et 
fidèle l'impression reçue ; il faudra rester 
dans le vrai et pourtant communiquer l'en- 
thousiasme ressenti, raconter et convaincre. 

Que le Seigneur, qui m'a aidé et conduit 
jusqu'ici, me soit encore en aide ! 






XV 

QUELQUES NOTES 
SUR LE VOYAGE DE RETOUR 



Mardi soir, 13 septembre. — Retour à Canala. 

aimable réception chez M. A. 
Jeudi li. — Départ à cheval t pour La Foa : 49 

kilomètres. Voyage des plus agréables. 

Sur la chaîne centrale, végétation splen- 

dide — un vrai coin du Jura ! La Foa : 

hôtel Couderc. 




224 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

Vendredi dô. — Départ à 3 h. du matin, en 
voiture, pour Téremba. Attente pénible 
tout le jour sur un îlot stérile et triste. 
Le bateau n'arrive pas. Capture d'un 
gros requin de 2 m 50. 

Samedi d6. — Enfin, voici ce l'Active ». La mer 
est mauvaise, les passagers légers et 
frivoles. Oh, combien je préfère mes 
pauvres Canaques, simples et ignorants! 
— Arrivée à Nouméa à 8 heures. 

Dimanche il. — Me voici de nouveau dans 
la vie civilisée. Rien à dire de spécial. 
Ecole du Dimanche. Culte. L'après-midi, 
visite au chef Mindia, interné à 1' ce Or- 
phelinat 1 ». 



1 Chef Mindia, de Houaïlou. Alcoolique, sous le coup d'une 
punition. Le Gouverneur avait eu la pensée de lui enlever son 
autorité et son titre. J'ai demandé à le prendre avec moi à Mare 
pour essayer d'avoir sur lui une influence décisive. Cela m'a été 
accordé. Je suis satisfait de sa conduite. Il comprend mainte- 
nant quel est pour lui le danger. Il me demande à signer un 
engagement de tempérance. La photographie ci-contre, prise à 
Mare, représente les trois Calédoniens ramenés de mon voyage : 
au centre, le chef Mindia, de Houaïlou : à gauche, le jeune Ma- 
raba, de Nediwa; à droite, Baptiste, de le tribu deKoné, tenant à 
sa main mon petit Charles. 



EN NOUVELLE-CALEDONIE 



225 



Lundi d8. — Visite à l'exposition locale. Vi- 
sites diverses; j'ai l'occasion de m'entre- 
tenir longuement avec le gouverneur. 




226 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

Mardi 19. — Courses et achats divers. Dé- 
jeuner chez le gouverneur. Kanéné et 
Maraba arrivent. 

Mercredi 20. — Rapports, lettres. Dîner chez 
le chef du Domaine et le chef du service 
des Affaires indigènes. 

Jeudi 21. — Aucun bateau pour Mare. 
L'Exposition de Nouméa et la Fête du 
24 septembre retiennent dans le port 
tous les cotres indigènes qui font le ser- 
vice des Loyalty. Impossible de partir. 
— Correspondance. Lecture. 

Vendredi 22. — Id. 

Samedi 23. — Lettres diverses aux natas ca- 
lédoniens et aux Eglises de Lifou. 

Dimanche 24. — Je suis chargé de la prédi- 
cation. — Service indigène à 2 heures. — 
Fête de la colonie J . 

Lundi 25. — Courses en ville. Lettre à Paris. 

Mardi 26. — Préparatifs de départ. Derniè- 
res visites. 



1 Fête de In prise de possession de la Nouvjlle-Cnlédonie et 
dépendances (24 sept. 1853). 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 227 

Mercredi 27. — Départ pour Mare, sur La 
France (vapeur des Nouvelles-Hébrides) 
avec M me Stilling-Lengereau et ses cinq 
enfants. Bonne traversée. 

Jeudi matin, 28 septembre. — Heureuse ar- 
rivée à Mare. 

Maintenant, je dois clore ici la relation de 
ce voyage. J'ai éprouvé de nouvelles joies à 
me ressouvenir ainsi, page après page, de 
tout le chemin parcouru. 

Devant moi, pendant que je trace ces li- 
gnes, une vision apparaît : c'est une réalité 
et pourtant une fiction ; c'est une image, un 
symbole. 

Sur la muraille de mon cabinet de travail, 
une carte de la Calédonie, et, au-dessus de 
cette carte, une panoplie d'armes canaques 
qui projettent leur ombre sinistre sur la pa- 
roi. Mais, ici et là, quelques points blancs, 
[ucls j'ai voulu fixer approximative- 
îce où travaillent nos frères. Kn- 
une lettre qui vient de là-bas 




228 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

et dans laquelle on me dit : « Oh, demandez 
un missionnaire pour nous ! » 

... « Un missionnaire pour eux », ô Eglises 
de France, un missionnaire pour vos frères 
perdus ! 

Cette œuvre-là doit être un acte de foi, 
de cette foi qui multiplie l'huile de la veuve 
jusqu'à ce que tous les vases de la maison 
soient remplis. 

Cette œuvre doit amener le don d'une vo- 
lonté — d'une volonté brisée devant Dieu et 
inflexible aux suggestions humaines. 

O Dieu, choisis, appelle, consacre, envoie 
et bénis celui des serviteurs de Ta Maison 
qui doit être le missionnaire pour eux. 

Rô (Mare), Décembre 1899. 






XVI 

POST-SCRIPTUM 
POUR LA NOUVELLE-CALÉDONIE 



Marc, 19 avril 1900. 

— ce Passe en Macédoine et viens nous 
secourir ! » (Act. xvi, 10). 

Oh ! qui entendra cet appel ? 

Entendre, ce n'est pas toujours compren- 
dre... Qui comprendra ? 

Comprendre, ce n'est pas encore obéir... 
Qui répondra, qui se lèvera pour obéir ? 

— « Nous comprîmes que Dieu nous appe- 
lait. .. » ajoute simplement et logiquement 
le livre des Actes. 

Il y a en Fran ce pl us di* mille pasteurs, 
tous occupés sans ûi , niais di>nt quelques- 
uns ensemencent la ] inp où d'au- 




232 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

très ont semé la veille... et cela tous les 
jours, d'année en année. 

Et, pendant ce temps, Dieu demande un 
serviteur aux avant-postes, un !.. 

Ne veux-tu pas, mon frère et collègue, t'in- 
terroger sérieusement devant Dieu et lui 
dire : ce Seigneur, est-ce moi ! » 

— Vingt catéchistes ou natas, quarante à 
cinquante tribus Canaques qui s'éveillent et 
désirent entendre l'Evangile, plus de 200 
baptisés... un pays tout entier, un pays 
français... 

Les colons viennent par centaines, et toi, 
serviteur de Dieu, tu calcules la dépense et 
les sacrifices ! 



Je vois que, au budget de 1900, pour l'œu- 
vre en Grande Terre, figure une somme de 
500 fr. — le modeste bilan d'une saison de 
bains de mer — un dîner offert chez un de 
nos frères riches de Paris... et d'ailleurs, — 
une somme insignifiante qu'on s'accorde pour 



EN NOUVELLE-CALÉDONIE 233 

un plaisir convoité et qu'on marchande à 
Dieu. 

Cinq cents francs ! Et comment, avec cela, 
nourrir vingt familles de catéchistes, pourvoir 
aux divers frais de voyage, de constructions 
et d'installation ? 

Aussi savez-vous ce qui arrive ? Voici la 
quatrième femme, la quatrième mère de fa- 
mille qui meurt, là-bas, parmi mes braves 
natas, et je n'oserais pas affirmer que les pri- 
vations endurées n'y soient pour rien. 

Elle m'est parvenue hier soir, cette triste 
nouvelle : « La femme du nata Sétine se 
meurt »... et j'en ai ressenti une angoisse qui 
m'étreint encore le cœur. 

Nous n'avons pas le droit — entendez-vous 
bien ? — nous n'avons pas le droit de laisser 
les autres tout faire à notre place. L'œuvre de 
Dieu ne se fait pas par procuration, mais par 
consécration pcrmfi 

« Muu 

Ne rai 




234 EN NOUVELLE-CALÉDONIE 

Ton amour les réclame 
Ils sont, à toi, Jésus... » 

Vous l'avez chanté, ce beau verset de can- 
tique, mais après ? 

Après... « Nous comprimes que Dieu nous 
appelait. » 






Œuvre de Mission protestante 

EN NOUVELLE-CALÉDONIE 



,7 districts et '2 ouvriers isolés 



Gutope — Nata Drap. 

I Ujo = » Mélémélé. 

Koné --=■ » Waziarïm. 3 
Tiéla = » Waya. 1 

[ Témala ~ » Sétine. 2 

' Gomen = Nata Nidoïch. 

\ Païta = » Pi Ira. 

) Koumac •= )) Uéde. 

\ Néjama = » Washitine. 
Poume. (Œuvre isolée) Nata Sétéfano. 3 



[Voh 



Koumac. 



1 annexes. 2 adultes baptisés. 
3 » 4 » » 



Le nombre 
des adhérents 
(ou assistants 
réguliers) est 
très variable. 
Impossible 
pour le mo- 
ment de le 
fixer d'une fa- 
çon précise. 



llounïlou 


-_ 


N 


ata Jeimes. 


1 


annexe. 


17 adult. 


bap 


. 88 audit, régul. 


























ou 


adhérents 


l Waraï 


= 




» 


Joané. 


o 


» 


G 




» 




18 




» 


l ] Bâa 


=: 




» 


Harhén'. 


2 


» 


14 




» 




147 




» 


ote est /Houaïlou.. Monéo 


— 




M 


Waïna. 


5 


» 


31 




» 




260 







/ JMou 


=r 




» 


Waïbo. 


1 


» 


25 




» 




70 




» 


F Nédiwa 


= 




» 


Hohane. 


1 


» 


8 




» 




(?) 




— 


Néehakoïa 


= 




» 


Jaoobo. 


3 


» 


19 




» 




117 







\ Newawa 


= 




» 


Zikoziko. 


1 


» 


12 


(?) 


» 




(?) 




— 


Nakety-Sindéa (œuvre Uol 


léc) 


N 


ata 


Ipézé. 


5 


» 


49 




» 




93 




» 



:sumé : 19 nataa - 19 centres 
- 203 adultes baptia 
793 adhérents «ht 



a Ha ver h [>r#i 



9 postes 



Umfilt en paille el£#fi pour le nata — 31 annexes 

! sur lu cAle Ouest — 181 sur la cote Est) — 
HfehlJ d« 1" t'ûte Eut). Ce chiffre doft 
|»t et m A ou 'i(m pour la côie Ouest, — 

liiilcin^nt si 1 mii possédait de» nata s 
côte Est). 




B 
Une parole traduite en HUIT langues 

OU DIALECTES INDIGENES 



« DIEU EST AMOUR » 1 Jean iv, 16. 



Mare : 




Thu era 


so kei 


Makaze. 






amour 


seul 1 


Dieu 


Lifou 


=r 


Akôtesieti 


i la 


ihnim. 






Dieu 


seui 


1 amour 


Ouvéa 




Khong 


thibi 


betengi. 






Dieu 


seul 


amour 


Koné. 


Ujo. 


Gatope = 


Vatoua 


nia 



Iles 
Loyalty 



kondjé Bafoukindjé. 
amour seul pour nous Dieu 

Koumac. Poume. Gomen. Palta (ces deux dernières tribus avec 
de légères différences) == 

Kaladjalé Kaamak maïda nidan. 

amour le Père là-haut aux cieux 
Houallou et tous ses environs — jusqu'à Monéo = 
M'bao shari kafimeari. 

Dieu seul bon (ou amour) 

Mou et les tribus au-delà du côté de Ponérihouen ■=. 
Droué ka méari. 

Dieu seul amour 

Canala-Nakety-Thio = Rhô aeu aneureu. 
Dieu seul amour 

(i) * Seul » dans le sens de seulement ou absolument. 



c 

Un chant traduit en langue de KONÉ 

(a Viens à Jésus, II t'appelle ») 



I. Gae hame me hane hnei Jesu 
Gae hame vuhnune 
Vuhnune gae hame 
Gae hame vuhnune. 

II. Kome mulip, ko me mulip 
Kome mulip vuhnune. 
Vuhnune kome mulip 
Kome mulip vuhnune. 

III. Nyima lixrau, nyima lixrau 
Nyima lixrau vuhnune 
Vuhnune nyima lixrau 
Nyima lixrau vuhnune. 



CE MÊME CHANT TRADUIT EK LANGUE DE KOWïiaC 

I. Kova orne, koi Jesu 
Kova ome ena 
Ena kova ome 
Kova ome ena. 

II. Me co malep, me co malep 
Me co malep ena 
Ena me co malep 
Me co malep ena. 

III. Naname ie, nananie ie 
Naname ie ena 
Ena naname ie 
Naname ie ena. 



D 



Résumé de mes irais de voyage 

DU 10 AOUT — 28 SEPTEMBRE 1899 



Menus frais de voyages , bonne-mains , télégrammes , 

correspondance et divers Fr . . . 31 30 

Frais de voyage (et ceux de Kanéné, nata, et Maraba 
— ce dernier au voyage de retour) : Mare à Nouméa, 
Nouméa dans l'intérieur de la colonie et retour à 
Mare ; bateaux, chevaux, etc Fr. . . 4i2 45 

Frais d'hôtel, chambre et nourriture, pour moi, Ka- 
néné, Maraba — et l'équipage de Uouaïlou à 
Canaki Fr. . . ik'2 35 

Ensemble Fr. . . 592 10 



(Pour le détail des chiffres ci-dessus, voir mes notes journa- 
lières ; mais il est à remarquer qu'à maintes reprises des frais 
m'ont été évités : aimable hospitalité de M. le pasteur Lenge- 
reau — invitations chez des colons ou des fonctionnaires — 
prêt d'un cheval à Houaïlou et à Ganala, — sans oublier l'accueil 
toujours empressé de mes braves natas — et mes marches for- 
cées... sans possibilité de dépense !) 



TABLE 

LISTE DES GRAVURES 



Pages. 

1 Panorama de Nouméa. — Vue prise du presbytère pro- 

testant (côté gauche) 17 

2 Les natas de Mare, en mai 1899 29 

3 Les diacres de Mare, en mai 1899 39 

4 Les élèves natas de Mare, en mai 1899 47 

5 Panorama de Nouméa. — Vue prise du presbytère pro- 

testant (côté droit) 57 

6 Temple de Nouméa 61 

7 Toupila, le chef de Gatope 87 

8 Types calédoniens (tribu de Gatope) 91 

9 A Koumac. Masques de guerre 109 

10 Koumac. Groupe des nouveaux convertis baptisés 112 

11 Filles du chef de Koumac 117 

12 Dans la baie de Pam (vue prise du bateau) 129 

13 Houaïlou 135 

14 Houaïlou. Vue prise delà maison de l'Arrondissement. . 145 

15 La grande case « pilou-pilou » à Bâa 153 

16 Enfants de Baa 157 

17 Avant le culte à Houaïlou 171 

18 Les natas, ou namiètes, du district de Houaïlou 175 

19 Les mêmes, avec leurs femmes et leurs enfants 183 



240 TABLE DES MATIERES 

20 Enfants païens, à Koua 193 

21 A Canala. Le nata Kanéné et les hommes de l'équipage. 195 

22 Le nata Ipézé, sa femme et ses enfants 205 

23 Pirogue indigène, à Nakéty 208 

24 A Nakéty: François, Thuki, Malade et enfants chrétiens. 211 

25 Sindéa, près Nakéty. Une tribu protestante 217 

26 A Mare. Mes trois Calédoniens 325 

27 Sur la muraille de mon cabinet de travail 229 

CARTES 

1 Nouvelle-Calédonie (Frontispice) 6-7 

2 Nouvelle-Calédonie et archipel des Loyalty 10 

3 Nouvelle-Calédonie, îles Loyalty et nouvelles Hébrides.. 12 

4 L'île de Mare 50 

5 District de Voh 77 

6 District de Ko u mac 105 

7 District de Houaïlou 139 

8 District de Nakéty 199 

TABLE DES MATIÈRES 

Introduction historique 9 

I . Le départ 49 

II . A Nouméa 59 

III. En route vers la côte Ouest 65 

IV. Koné et ses environs 75 

V. Le District de Voh 83 

VI. De Voh à Koumac 101 

VII. A Koumac 109 

VIII. De Koumac à Houaïlou 125 

IX. Premier séjour à Houaïlou 133 



TABLE DES MATIERES 241 

X . Au nord de Houaïlou 151 

XI . Dernière journée à Houaïlou 169 

XII. Koua 187 

XIII . Canala et Nakéty 197 

XIV . La fin de l'enquête 215 

XV . Quelques notes sur le voyage de retour 223 

XVI . Post-scriptum : Pour la Nouvelle-Calédonie 231 

PIÈCES ANNEXES 

A. Tableau de l'œuvre de la mission j v .h'fhinV ni Nou- 

velle-Calédonie 235 

B. Une parole traduite en huit langues ou dialectes in- 

digènes 236 

C. Un chant traduit en langue de Koné 237 

D. Résumé de mes frais de voyage 238 



**B*+ 



CAHORS, IMPRIMERIE TYPOGRAPHIQUE A. COUESLANT